Les pieds bien calés dans la réalité

C’est en patientant dans la salle d’attente du Conseil général que je suis tombée sur un programme d’une dizaine de pages promettant des conférences philosophiques. N’ayant que ça à faire durant les deux heures où mon rendez-vous me fit attendre, je me suis aborbée dans la lecture de la plaquette. Non qu’elle fût très longue, mais chaque page offrait matière à décanter et comme j’allais sans doute entendre sonner les cloches pour mon peu d’enthousiasme à m’insérer dans la société, il fallait bien me distraire.

Tout comme moi, la manifestation était sponsorisée par le Conseil Général. La couverture, dans les tons de rouge et de brun présentait l’inévitable gribouillis abstrait signalant qu’à l’intérieur, ça allait être cérébral.

Naturellement j’ai commencé par la préface, alors de quoi va-t-on nous parler, hum-hum, lisons… À elle seule, elle m’a bien occupée trente minutes suite à quoi je suis sortie fumer deux cigarettes, mais il faut dire qu’elle était rédigée par l’organisateur, or comme tout le monde le sait un préfacier enthousiaste est une plaie pour la littérature. On pouvait notamment y apprendre qu’« en une féroce et dérisoire fractalité, ce sont fréquemment des groupes non étatiques qui mettent en œuvre une violence installée dans l’indéfinie dérive de la quête pour la défense d’une identité elle-même imaginaire » et « que les tentations du culturalisme tendant à faire de tout marqueur une irréfragable essence fouaillent les fondements anthropologiques de notre culture ».

Pour ceux qui auraient eu comme un flottement à la lecture, il faut comprendre que les conférenciers se proposent d’aborder une thématique très tendance : les dérives liées à la notion d’identité, violence, communautarisme, conséquences de la colonisation, problèmes d’insertion. Même l’homosexualité y passe.

Un premier cycle a déjà eu lieu, l’année précédente, des interventions « fortes », dixit le préfacier-organisateur et de surcroît gratuites, car visant un large public. C’est que ces conférences ont une visée prophylactique, apprend-on page 4. D’ailleurs la plaquette s’intitule Échanges et diffusion des savoirs. Nous y voilà. Elles sont destinées à enseigner le peuple. Le spectre bienveillant d’Érasme couvre l’initiative de son aile. En mettant à jour les mécanismes délétères liés à l’identité, les intervenants désirent permettre aux foules de prendre conscience de leurs erreurs, contribuant ainsi à la paix dans le monde.

Comment ne pas être convaincue après ça, que le peuple reconnaissant va se précipiter dans la salle allouée aux conférences par le Conseil Général pour en retirer la quintessence, à condition bien sûr de trouver la salle dans l’annexe de la MJC et de comprendre ce qu’est une féroce et dérisoire fractalité du premier coup. Mais on ne va pas chipoter, hein.

Toujours ravie de rencontrer sur papier des auteurs ayant un sens aussi aigu de la vulgarisation, j’ai poursuivi ma lecture… Je vous passe la citation affirmant qu’« Il y a toujours un rôle essentiel pour la philosophie, laquelle n’est après tout, qu’une des incarnations principales de notre liberté » – eh bien non, je ne vous l’ai pas passée. Plus loin, ça brasse de la fraternité, encore de la liberté et de l’égalité, sans oublier la solidarité. Mais sommes-nous réellement tous égaux devant la dérisoire fractalité, voilà ce que je me demande.

*feuillette… feuillette*… La plaquette est bien composée et proprette. En regard des pamphlets fustigeant l’identité, on trouve les bios de ces messieurs, une demi-page avec leur photo en vignette, professeurs en, docteur es, directeurs de, chargés de recherches, amis d’enfance de Levi Strauss, membres de l’institut de, maîtres de conférence, enseignants, consultants, co-fondateurs de, spécialistes spécialisant et spécialisés dans leur éminent domaine. Et tout ça mondialement réputé. J’imagine la secrétaire transpirant à l’idée d’avoir oublié un titre. Et n’omettons pas la bibliographie aussi longue que le CV. Cette partie occupant un bon tiers de la plaquette, on devine facilement ces experts prompts à donner l’exemple en matière de détachement identitaire.

S’ensuivirent pour moi dix minutes de rêvasserie, la plaquette refermée, posée sur les genoux. Je voyais déjà les hordes de miséreux, épouvantés à l’idée que leur ancrage culturel soit un frein à la paix dans le monde, serrer chaleureusement les mains des docteurs es, chargés de recherche, amis d’enfance de Levi Strauss, membres de l’institut, consultants… Et s’en trouver enfin libéré du poids des illusions.

C’est donc la tête pleine d’étoiles, bluffée d’humanisme, que je suis arrivée aux pieds du pilori où j’ai entendu cette grande vérité que je n’étais pas bien ancrée dans le réel.

En partant, j’ai emporté le programme. Mais comme ces gens ont raison, je n’ai pas les pieds bien calés dans la réalité, je n’avais pas vérifié la date, en le retrouvant tout à l’heure, j’ai vu qu’il datait de 2005.

Les pieds bien calés dans la réalité. Melmothia, 2007.

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