La Croix de la Golden Dawn, deuxième partie : Un aperçu des Sources

Beit_AlphaI. La Kabbale hébraïque

1/ Le Sefer Yetsirah

L’une des sources permettant de comprendre la composition du Lamen est un traité de la mystique juive, précurseur de la Kabbale, le Sefer Yetsirah (Livre de la Création ou de la Formation), qui apparaît au Xe siècle, mais dont la rédaction pourrait être antérieure. On en distingue deux versions : l’une brève et l’autre longue, cette dernière ne comptant cependant qu’environ 1600 mots.

Le Sefer Yetsirah narre la création du monde par l’intermédiaire des 10 Sephiroth (les dix numérations primordiales) et des 22 lettres de l’alphabet hébraïque. Le premier chapitre est consacré à ces 10 Émanations, tandis que les suivants examinent les vingt-deux lettres dans leurs fonctions créatrices.

Ces lettres sont d’abord divisées en trois catégories, tripartition que l’on retrouvera dans le cœur de la Croix :

« Vingt-deux lettres fondamentales. Trois principales, sept doubles et douze simples ».

Le traité précise ensuite que les trois lettres Mères sont associées aux éléments Feu, Air et Eau, les lettres doubles aux planètes et les douze simples aux signes du zodiaque. Ces associations seront détaillées dans les chapitres suivants. La difficulté à ce niveau vient du fait qu’il existe au moins 4 versions du Sefer Yetsirah qui ont le bon goût d’être en désaccord sur des points cruciaux, notamment les correspondances des lettres doubles et des planètes.

Pour mémoire, voici quelques-unes de ces associations :

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** Cette version du Sefer Yetsirah est celle que Westcott a traduite en 1887.

Les dix émanations primordiales ou Sephiroth décrites dans le Sefer Yetsirah occupent une place majeure dans la Kabbale traditionnelle ; nous les retrouverons dans la Croix de la Golden Dawn.

Ces dix Sephiroth sont :

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Leurs associations aux différents grades de la Golden Dawn :

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Ces dix Sephiroth additionnées aux 22 Lettres donnent les 32 Sentiers de la Sagesse.

2/ Le Sefer ha-Zohar

La deuxième source kabbalistique importante est le Sefer ha-Zohar ou Livre de la Splendeur, dont la première publication serait le fait de Moïse de Léon, juif d’Espagne vivant au XIIIe siècle.

Dans le Sefer ha-Zohar se trouvent notamment des indications de correspondances entre les couleurs et les Sephiroth. Cependant, il faut savoir que ces couleurs varient selon les kabbalistes et les systèmes [1].

Par ailleurs, le Zohar propose une division de l’univers en 4 Mondes : Assiah (le monde matériel), Yetzirah (le monde de la Formation), Briah (le monde de la Création) et Aziluth (le monde le plus élevé). Des couleurs sont également associées à ces quatre Mondes dans le Sefer Ha-Zohar : le monde d’Atziluth est associé au blanc ; le monde de Briah au rouge ; le monde de Yetsirah au vert et le monde d’Assiah au noir. Selon les auteurs, ces 4 Mondes partagent l’Arbre des Sephiroth en 4 niveaux ou admettent un arbre particulier de 10 Sephiroth par Monde.

De là, les fondateurs de la Golden Dawn ont choisi d’adopter 4 échelles de couleurs rendant compte de la différence de perceptions des Sephiroth et des sentiers dans chacun des mondes suscités. Mais ces couleurs semblent moins se référer à des sources traditionnelles que particulières à la Golden Dawn.

II. Les tattwas

En complément de ces correspondances, la Golden Dawn a adopté le système indien des Tattwas, en l’adaptant au modèle occidental des quatre Éléments. Les Tattwas sont des symboles associant formes et couleurs, destinées à la méditation ou à la magie.

Dans la Croix Hermétique, l’emprunt à ce système consiste en la présence des couleurs complémentaires pour les lettres du cœur de la Croix. Il en résulte un effet de « clignotement » (en anglais « flashing colors ») propice à la méditation et susceptible, selon Westcott : « de capter, dans une certaine mesure, le courant akashique dans l’atmosphère » [2].

Ces couleurs complémentaires sont :

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III. La Cabale chrétienne

Les occultistes de la Renaissance, séduits par la kabbale hébraïque, mais conscients de son incompatibilité avec le christianisme et donc des risques de condamnation pour hérésie pesant sur son étude, ont réalisé un tour de passe-passe alphabétique : au divin tétragramme YHVH, ils ont ajouté la lettre Shin de façon à obtenir le nom Yeshuah pour réconcilier les traditions et prouver ainsi l’intuition de la présence de Jésus dans la kabbale hébraïque [3]. Ce « malentendu productif » selon le mot de Scholem, donna naissance à une branche inédite de la Kabbale. Ultérieurement, les spéculations de Reuchlin et Pic de la Mirandole seront adaptées à la magie pratique par Cornélius Agrippa, donnant naissance au fructueux mouvement de l’occultisme dans la filiation duquel s’inscrit la Golden Dawn. Dans la cabale chrétienne, le tétragramme enrichi d’une lettre trouve son incarnation graphique dans le pentagramme.

IV. L’astrologie

L’occultisme se plaçant sous le signe de l’hermétisme, doctrine impliquant que l’univers soit un tout cohérent quadrillé d’un réseau de correspondances symboliques, l’astrologie va y occuper une place capitale. Les planètes sont réputées être des forces agissantes, reflets célestes du monde terrestre. Nous retrouverons donc dans la Croix les classiques repères de l’astrologie : les 7 planètes connues du monde antique et les signes du zodiaque. C’est par ailleurs sur fond de couleur blanche renvoyant à Kether, la Sephirah la plus haute, que dansent les planètes, juste en dessous de la rose centrale.

V. La théorie des 4 Eléments

Cette théorie, qui nous vient du grec Empédocle, devra son succès à son adoption par Platon puis par Aristote, ce dernier ayant ajouté une dimension dynamique à l’immanence originelle des Éléments. Il affirme, en effet, que ces éléments peuvent se transmuer, ce qui rendra ultérieurement crédibles les manipulations alchimiques. Pour cela, il leur postule des qualités : le feu et l’air auront en commun d’être « chauds », mais tandis que l’air est « humide », le feu est « sec » [4] :

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La théorie des éléments va dominer la pensée occidentale pendant près d’une vingtaine de siècles, et ce, dans tous les domaines : physique, médecine, psychologie, astronomie, etc. jusqu’à ce qu’au XVIIIe siècle, la science la remplace par des modèles plus complexes. Elle n’aura désormais plus le droit de cité dans la pensée, hormis dans l’ésotérisme où son succès ne décroît pas.

Un cinquième Élément est parfois considéré : l’Éther ou Quintessence, à laquelle les Alchimistes occidentaux attribuent la position centrale dans une croix signifiant par là que la Quintessence résulte de leur conjonction, ou de leur union.

Dans la mystique de la Golden Dawn, cependant, les Éléments sont hiérarchisés différemment : de l’Esprit émane l’Air et de l’Air uni à l’Eau et au Feu, émane la Terre – pirouette permettant notamment de concilier le quaternaire Elémental au tryptique Feu Eau Air (Aleph, Mem, Shin) de la tradition kabbalistique.

VI. L’alchimie

Aux quatre Éléments suscités seront adjoints durant la Renaissance deux principes empruntés à l’alchimie arabe : le Mercure (passif, froid, volatil, féminin) et le Soufre (actif, chaud, masculin). Au XVe siècle, un troisième principe, le Sel, sera définitivement ajouté par Paracelse qui substitue ces trois Substances (tria prima) aux quatre Éléments classiques de la médecine et de la philosophie. Le Sel, permettant la cohésion du soufre et du mercure, peut être interprété comme un principe « neutre » ou un principe de vie. Il est dit que le soufre est igné, le Mercure volatile et le Sel solide.

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Deux tendances vont dès lors se combattre en Alchimie, dont se fera écho la Fama Fraternitatis : chrysopée contre panacée ; la chrysopée se réduisant à la fabrication de l’or, la panacée ayant pour but de « soigner », mais également d’aider l’âme dans son ascension du plan matériel vers le plan divin.

Bien que ces principes ne soient pas des matières, mais bien des principes, ils ont parfois été considérés comme les germes ou les résultantes des Éléments.

VII. Le Tarot

À la fin du XVIIIe siècle, les érudits préoccupés d’ésotérisme redécouvrent le Tarot et décident que ce jeu de cartes contient des révélations initiatiques (alchimiques, égyptiennes et/ou chrétiennes). Un siècle plus tard, Stanislas de Guaita et Eliphas Lévi associent lames du Tarot et tradition kabbalistique, au point d’en faire des systèmes indissociables destinés à s’éclairer mutuellement. Très influencé par l’œuvre de Lévi, Westcott va s’appuyer sur ce postulat pour décider de certaines attributions symboliques. Ce sera notamment le cas des lettres doubles et des planètes dont nous verrons que les associations ne s’appuient pas sur le Sefer Yetsirah, mais bien sur le Tarot de Marseille.

Au sein même de la Golden Dawn, les attributions des lettres aux Arcanes majeurs semblent avoir été durant un temps « flottantes ». On trouve ainsi dans un document signé de la main de Mathers, la lettre aleph associée au Bateleur [5]. Dans d’autres documents, les correspondances sont celles choisies pour la Croix, Aleph étant désormais associée au Mat.

Ces associations sont :

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© Melmothia 2009

[1] Voir l’article de Spartakus FreeMann : Les couleurs des Sephiroth sur ce site.

[2] « Talismans and Flashing Tablets », Frater Sapere Aude (William Wynn Westcott), Flying Rolls.

[3] Voir l’article Encre de Shin sur ce site.

[4] Voir l’article La théorie des 4 Eléments sur ce site.

[5] Fortune Telling Cards. The Tarot, its occult signification, use in fortune telling, and method of play, etc., Samuel Liddell MacGregor Mathers, première publication par George Redway in 1888.

Illustration : Pavé mosaïque du VIe siècle de la de Beit Alpha. Image de la NASA. Domaine Public.

Commentaires 4

  • bonsoir…..je cherche désespérément un site et autre ou je pourrais acheter la « croix hermétique » et ne trouve pas ……..pouvez vous m’aidé..merci

  • Bonjour,

    Il me semble avoir croisé des sites vendant ce genre d’objets ; je vais chercher et je vous reviens. A priori cependant, la Croix Hermétique doit être fabriquée par la personne qui désire la porter… Enfin, à chacun de voir, bien entendu.

  • Bonsoir,

    Juste par curiosité, avez-vous traduit tout l’ouvrage d’Israel Regardie ou simplement mit quelques extraits?

    Merci! ^^

  • Je ne comprends pas la question. Vous me demandez si, par hasard, les 1000 pages de The Complete Golden Dawn System of Magic auraient l’idée de tenir en 30 feuillets ? Ou bien, est-ce une accusation de plagiat ?
    Les seuls emprunts à Regardie dans cet article, portent sur le tableau de correspondance des couleurs et l’explication des lettres LUX et IAO. La question qui a initié ma recherche sur la croix était « pourquoi les lettres doubles du centre de la croix ne sont-elles dans aucun ordre connu? ». Or Regardie donne une réponse erronée – comme la plupart de ses suiveurs du coup. La clef se trouve dans les Flying Rolls, mais j’ai mis un moment à la trouver, j’en ai profité pour faire un tour d’horizon en croisant et synthétisant de multiples sources. J’en ai brassé bien trop pour alourdir le texte d’une bibliographie, cependant toutes les références des citations retenues sont dans les notes de bas de page et si on me le demande poliment, je peux dresser la liste exhaustive des textes consultés.

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