On prend les ‘mèmes’ et on recommence

L’idée développée par la mémétique s’origine dans l’œuvre d’un darwiniste et scientiste convaincu, Richard Dawkins. Dans son ouvrage Le gène égoïste, ce chercheur, après nous avoir expliqué que nous étions de gros sacs à trimballer les gènes et rien d’autre, invente le terme de « mème » pour désigner des unités culturelles fonctionnant sur le même principe, c’est-à-dire ayant tendance à se répliquer et à se répandre – d’où cette double métaphore du virus et du gène avec laquelle jonglent les théoriciens.

Que l’idée ait poussé sur le fumier du dogme ne semble déranger personne, puisque depuis quelques années, peut-être à défaut d’autre concept racoleur, la mémétique conserve sa place de dernière théorie à la mode dans les salons. Or, tandis que les méméticiens clament « Elle est belle, elle est neuve ma théorie ! » avec l’enthousiasme touchant du type qui a trouvé quelque chose et que le grand public s’enthousiasme pour les belles métaphores, on ne croise hélas que très peu de monde au portillon pour jauger les présupposés et les implications de cette discipline qui se voit déjà enseignée à l’université et tamponnée science. Je vais donc me dévouer pour lister ce qui coince aux entournures :

1/ Le présupposé darwiniste : La mémétique, comme toute théorie, repose sur un certain nombre de présupposés et ceux là ne sont pas faits de crème fouettée. Je ne vais pas entrer dans une discussion pour ou contre Charles Darwin, contentons-nous de remarquer que si le fondateur de la théorie de l’évolution a prévu un bon nombre d’amendements à ses lois, ce n’est pas toujours le cas de ses disciples qui vont au raccourci selon ce vieux principe voulant qu’une pensée se simplifie, voire s’auto caricature, au fur et à mesure de sa transmission (ce serait d’ailleurs intéressant de savoir si ce principe fait partie des théories mémétiques).

Richard Dawkins définit le même comme suit : « Tout comme les gènes se propagent dans le pool génique en sautant de corps en corps par le canal des spermatozoïdes et des œufs, les mèmes se propagent dans le pool des mèmes en sautant de cerveau en cerveau par un processus qui, au sens large, pourrait être appelé imitation […] La sélection favorise les mèmes qui exploitent leur environnement culturel à leur avantage. Cet environnement culturel consiste en d’autres mèmes qui ont été sélectionnés. Le pool des mèmes ressemble à un ensemble évolutionnairement stable que de nouveaux mèmes ne peuvent envahir » [1].

Libre ensuite aux lecteurs séduits par la mémétique de vivre avec ou sans dissonance cognitive la caution qu’ils apportent ainsi au scientisme le plus dur.

2/ Une métaphore en quête d’auteur : normalement un modèle sert à illustrer ce qui ressort d’une théorie explicative. Il permet également d’extrapoler certaines propriétés par analogie. Or, si les méméticiens sont tout fiers de leur modèle, celui-là flotte quelque part dans la nébuleuse des concepts orphelins. Point de théorie sur laquelle on voudrait jeter un éclairage mais le contraire : une métaphore en quête de paradigmes.

La seule branche sur laquelle la mémétique est assise est, ainsi que mentionné plus haut, le darwinisme, très joli si l’on veut tailler l’histoire de l’humanité à la hache, mais très pauvre pour prétendre concurrencer les sciences humaines.

3/ Du coup, on sait pas bien à quoi ça sert. Même ses adeptes l’avouent, en priant pour que le problème ait l’heureuse idée de se résoudre tout seul ; en réalité, même en retournant la mémétique dans tous les sens, il est difficile d’y trouver quelque chose de neuf. Idem pour les applications, les articles sur le sujet en promettent mais lorsqu’on y court, la page est décidément manquante.

Ah mais si, c’est neuf, nous rétorquent les théoriciens, puisque l’originalité de la mémétique réside dans le fait de regarder l’organisme du point du vue du virus. Nous sommes les instruments des mèmes qui grâce à nous assurent leur survie et leur duplication. Et…? Eh bien, c’est tout.

4/ La soupe au caillou : j’imagine que tout le monde connaît cette histoire alors je ne vais pas me lancer dans une narration à la Perrault. Il suffit de savoir qu’en apportant un joli rien et en empruntant à tout le monde, on fait une soupe. La mémétique prétend rendre compte d’une dynamique « universelle » des idées. Pour cela, elle fait semblant d’oublier que les idées n’ont pas de noyau, autrement dit que ce ne sont pas des entités stables dont on peut dénombrer les acides aminés, mais des êtres glissants, protéiformes, n’existant que relativement à un contexte culturel. Les méméticiens diront sans doute que la figure de style est prévue dans leur théorie puisqu’on y parle d’évolution. Mais l’évolution au sens darwinien n’existe que par accident et grâce à une tendance générale à la stabilité.

En d’autres termes, la mémétique est un modèle qui prétend rendre compte de la culture… Sans la culture. Voilà qui est ennuyeux et nécessite des aménagements. De là, l’intervention nécessaire de la soupe. Non pas celle du bouillon originel, mais celle du conte. Pour pallier au manque de contenu de leur métaphore, les méméticiens sont contraints de réintroduire quelques notions de psycho par-ci par-là, à nuancer l’indépendance de ces mèmes qui traversent les humains et finissent par réinventer l’eau tiède, ou plutôt la psychologie sociale.

5/ La métaphore génétique, même si les méméphiles s’en défendent, ne demande qu’à être prise au pied de la lettre. Si les pontes de la mémétique se souviennent encore que le rapprochement est métaphorique, on lit déjà sur le web des « c’est scientifique, puisqu’on parle de gènes », tour de passe-passe rhétorique qui donne à la discipline une légitimité de façade. Et ne me faites pas croire que des pros de la désinformation ont pu laisser tomber la salière dans la soupe par mégarde.

6/ Comme décidément, ils s’ennuient, les méméphiles veulent sauver le monde : à force de recherches, j’ai mis la main sur un article ayant vocation d’application de la mémétique. Je vous en conseille la lecture sans plus attendre. C’est un festival. On y trouve pêle-mêle un éloge de la censure et son corollaire : la déresponsabilisation des acteurs ; ce qui n’empêche pas l’auteur de militer en faveur des milices de quartier, pour finir sur une échappée démago en conclusion, l’idée qu’il faudrait débloquer des crédits pour aider les défavorisés. C’est vrai qu’on avait attendu la mémétique pour y penser :

Face aux problèmes sociaux, à quoi servent la sociologie, la sociobiologie et la mémétique ? par Jean-Paul Baquiast.

Voilà pour les critiques. Du moins pour le moment. Mais il demeure au moins un intérêt à la mémétique, comme toute théorie de l’information et surtout de la désinformation, elle favorise une prise de recul. D’autre part, ses adeptes n’ont pas complètement tort de nous rappeler que ce sont des unités culturelles morcelées, grapillées à droite à gauche, qui fondent les opinions et que ces unités s’originent parfois dans les égouts pour venir former des grappes qu’on appelle modes, convictions, ou occasionnellement théories.

© Melmothia 2008

[1] Le gène égoïste, Richard Dawins, Editions Odile Jacob, 1976.

Merci à Bruno pour les documents et à Anahé pour le titre inspiré.

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