Vague à lame de fond

The Great Wave off Kanagawa, Hokusai, 1832.
The Great Wave off Kanagawa, Hokusai, 1832.

Vous êtes accoudés au bastingage du Pacific Princess, une douce brise vous caresse le visage tandis que sirotez un cocktail, l’autre main glissée sur la taille de votre jeune épouse. À l’horizon, le soleil rougeoie, les yeeeak ! des mouettes se font plus espacés. Vous êtes bien. Vous vous dites que cette croisière aux Baléares était décidément une bonne idée, surtout que depuis que vous prenez du Mercalm, vous craignez nettement moins le roulis, ce qui vous permet d’embrasser votre épouse sans lui laisser dans la bouche des morceaux du homard de midi. Pour un peu, vous vous sentiriez une âme de marin, d’ailleurs vous vous redressez avec une vague fierté pour scruter l’étendue. Tiens. Il y a quelque chose là-bas –peut-être une baleine ? Non, une belle grosse vague. Vous buvez une gorgée de votre martini dry en plissant les yeux. Elle est sacrément grosse celle-là, hein, chérie. Votre femme dit « Oui ». Puis : « Tu veux que j’aille te chercher une p’tite laine, mon poussin ? » . La vague pousse encore vers le haut, on dirait qu’elle veut battre les autres au record de la lame la plus haute. Ça vous fait rire. Ha-ha, elle est marrante cette vague ! En approchant, elle gagne en hauteur jusqu’à atteindre la taille d’un immeuble de dix étages. Vos derniers mots seront : wlwou-glou-gwlou.

Ce qui est ennuyeux dans cette histoire, c’est que cette vague qui vous a emporté au fond des mers n’existe pas. Officiellement, le naufrage du paquebot est dû à un incident ou une erreur humaine, soit qu’il ait heurté un OFNI (objet flottant qui n’avait rien à foutre là), soit qu’un crétin ait enlevé le bouchon au fond du bateau. Quoi qu’il en soit, les océanographes sont formels : vous êtes mort d’autre chose parce que les vagues de trente mètres, ça n’existe pas.

Du moins jusqu’au 31 décembre 1995 où la vague-qui-n’existe-pas rase une plate-forme pétrolière en mer du nord. Une petite lame d’environ 26 mètres de haut vient s’écraser sur le Draupner qui n’en demandait pas tant. On s’en rappelle encore comme de « la vague du Nouvel An » – bonne année, les gars, hein. Lorsqu’on demande aux océanographes ce qui a bien pu se passer, ils répondent « heu… ». Quant aux météorologues, ceux-là préfèrent dire « hum-hum ». Jusque-là, les spécialistes en remous utilisent un modèle mathématique, le modèle linéaire, pour estimer la hauteur des vagues en fonction de la force du vent, le principe est simple : celle-ci dépend de celle-là. Il s’est bien trouvé des marins pour raconter que des murs d’eau leur avaient foncé dessus ou pour livrer quelques blouglouglous avant de disparaître, mais les scientifiques sont sûrs de leur fait : 15 mètres, pas plus. Les vagues monstres appartiennent au domaine de la légende. Une fois le Draupner abîmé, on commence à s’interroger sur la réalité du phénomène. C’est très embêtant si l’on considère que toute l’industrie navale repose sur le postulat de la non-existence des vagues monstres. Alors, on se recolle à l’étude, on met les vagues en rang, on les mesure et on leur prend le pouls. On en trouve des bien trop belles et bien trop grasses.

La vague trop belle et trop grasse, en anglais, s’appelle « freak wave » ou « rogue wave ». En français, on dit « vague scélérate ». C’est une vague brisante, solitaire. Elle est différente des autres, en taille mais également en cambrure. Un véritable mur d’eau dont la puissance de frappe peut atteindre 100 tonnes au mètre carré. Les navires qui en sont victimes et en reviennent ressemblent à de gros bouts d’emmental passés par les dents d’une souris géante et vorace.

Qu’à cela ne tienne, on va théoriser. La plupart se manifestent à la pointe de l’Afrique du Sud le long d’un courant appelé « courant des aiguilles ». Une poignée de calculs plus loin, voilà notre vague folle mise en équation: si le vent va dans le sens du courant, tout est bon, les gars, mais s’il a la mauvaise idée d’aller à rebours des aiguilles, les vagues prennent la grosse tête. Cela posé, on redéfinit la route des navires qui fraient dans le secteur. Évitons ce sale courant, on évitera les problèmes. Et zou ! mystère emballé.

Du moins jusqu’en février 2001 où la vague-qui-ne-peut-pas-se-trouver-là croise la route de deux bateaux le Bremen & le Caledonian Star qui se baladent dans le Pacifique Sud. Les océanographes toussotent et les météorologues se grattent la tête. Quelques équations plus loin, la quantique viendra au secours des chercheurs : la vague obéit à l’équation non linéaire de Schroedinger, à savoir qu’elle absorbe l’énergie des vagues qui lui sont mitoyennes, en d’autres termes : elle est imprévisible – et elle vous emmerde. Si elle fait de gros trous dans les gros bateaux et avale l’équipage au passage, c’est juste parce que ça lui fait plaisir. Voilà tout. Vive la science. Les spécialistes estiment que durant les 20 dernières années plus de 200 cargos et porte-containers ont péri à cause de vagues scélérates et qu’au moins 450 vagues de 15 à 25 m ont heurté des plates-formes pétrolières, occasionnant des dégâts avec pertes humaines. Désormais vous savez pourquoi vous êtes mort : parce que Dieu est un surfer.

Melmothia, 2007.

Sources: La Vague Monstre, Reportage diffusé par la BBC le 2 novembre 2002.

Commentaires 2

  • Ce commentaire ne concerne pas directement ce billet, mais plus généralement tout le site et plus particuliérement son auteur.

    Cher Melmothia (joli nom, d’où vient-il ?), je tiens à vous témoigner combien j’apprécie vos textes et votre style plein de clarté et d’humour. J’aimerais en avoir autant (de style)…

    Merci.

    Jean-Marc Font

  • Me voilà toute rouge :- ) Merci beaucoup.

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