La Croix de la Golden Dawn, première partie : La tradition de la Golden Dawn

MathersPREMIERE PARTIE : LA TRADITION DE LA GOLDEN DAWN

I. La Golden Dawn en bref

La plus célèbre de nos sociétés secrètes modernes, The Hermetic Order of the Golden Dawn in the Outer (ou Ordre hermétique de l’Aube dorée), fut fondée en 1888, sur l’initiative de trois membres de la SRIA, une société maçonnique anglaise : le docteur William Wynn Westcott, William Robert Woodman et Samuel Liddell MacGregor Mathers.

À l’origine de cette création se trouve une anecdote controversée : tout aurait commencé en 1886, lorsque le Dr Westcott aurait obtenu du révérend Woodford des manuscrits codés. Une fois déchiffrés, ces textes auraient livré les coordonnées d’une certaine Anna Sprengel avec qui Westcott serait alors entré en correspondance. Quelques mois plus tard, Anna Sprengel, à la tête d’une société rosicrucienne allemande, lui aurait donné l’autorisation de créer une loge anglaise. Le premier mars 1887 fut donc signé l’acte créant le Temple Isis-Urania.

Les activités de la Golden Dawn durèrent une quinzaine d’années, puis la société fut dissoute en 1900, éclatant en des dizaines de loges schismatiques qui s’en disputent encore de nos jours l’héritage. Cet essaimage rend délicate la manipulation des sources ; parmi les centaines de documents tamponnés « Golden Dawn », une toute petite minorité rend compte des rituélies et symbolismes du système originel, les autres portant les stigmates de son appropriation par les loges schismatiques ou modernes.

Fortement hiérarchisée, à l’image de la Franc-Maçonnerie dont elle est issue, la Golden Dawn, tout comme les mouvements qui en sont issus, se présente comme une « université » consacrée à l’enseignement des sciences occultes. Les initiés y étudient la Kabbale, l’alchimie, l’astrologie, l’hermétisme, etc. Pour progresser dans les grades, ils doivent assimiler un vaste corpus de connaissances et passer une série d’initiations et d’examens.

II. Les grades

Le manuscrit légué par Woodford aurait contenu les esquisses de 5 grades de style maçonnique, ainsi que les rituels correspondants. Ces cinq grades sont venus constituer l’« Ordre Extérieur » ou Ordre de l’Aube Dorée. Dans cet Ordre Extérieur, l’enseignement porte sur le symbolisme alchimique et astrologique, l’alphabet hébreu, l’Arbre de Vie, le Tarot, et la Géomancie… La magie pratique n’y occupe qu’une place mineure.

Ces cinq grades sont :

0=0………. Néophyte (grade introductoire)

1=10…….. Zelator

2=9………. Theoricus

3=8………. Practicus

4=7………. Philosophus

Vient ensuite le grade « Seigneur du Portail », un grade introductoire ne possédant pas de numéro, puis le Candidat pénètre les grades de l’« Ordre Intérieur » ou Ordre de la Rose Rouge et de la Croix d’Or (Ordo Rosae Rubeae et Aureae Crucis). Ces grades ne sont pas inspirés du manuscrit, mais créés par Mathers :

5=6………. Adeptus Minor (subdivisé en trois sous-grades)

6=5………. Adeptus Major

7=4………. Adeptus Exemptus

Viennent ensuite les grades des Chefs Secrets (leaders de l’Ordre n’apparaissant aux Adeptes que dans le plan Astral) :

8=3……… Magister Templi

9=2……… Magus

10=1……. Ipsissimus

Dans la notation, les nombres précédant le grade renvoient aux différentes branches de l’Arbre De Vie kabbalistique. Ainsi le niveau 1=10 (Zelator) met en avant l’appartenance terrestre du membre, tout en rappelant le germe divin présent dans chaque individu (10). Au niveau 10=1 (Ipissimus), les chiffres sont renversés : bien que l’Ipissimus soit un habitant de la terre, son essence est de nature transcendantale : « Le grade 0=0 signifie que le Candidat possède un simple titre de membre et a été initié. Le grade 1=10 signifie qu’il a franchi le premier pas de l’initiation dans la dixième Sephirah, Malkuth. Le 2=9 signifie que l’initié se trouve dans Yesod, la neuvième Sephirah, le royaume de l’air , etc. » [1].

Tous les chefs visibles de l’ordre portent le grade 5=6. Chaque membre a sa propre devise, généralement en latin, dont il doit changer lorsqu’il atteint l’Ordre Intérieur.

Le grade qui nous intéresse particulièrement ici, car la Croix y joue un rôle majeur, est celui d’Adeptus Minor qui marque l’entrée dans le cercle intérieur. La cérémonie d’introduction à ce grade se déroule dans une pièce découpée en 7 parois recouvertes de symboles, dénommée Tombeau de l’adepte (en anglais « vault of the adepti ») en référence à la tombe de Christian Rosenkreutz décrit dans la Fama Fraternitatis.

III. La filiation Rose-Croix

En 1614 paraissait en Allemagne un traité intitulé la Fama Fraternitatis, bientôt suivi de deux autres textes, la Confessio, puis Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz (1616) ; ces trois écrits constituant ce qu’on appelle les « manifestes Rose Croix ». Leur succès fut tel qu’il modifia définitivement le panorama ésotérique de l’occident. Que la Rose Croix ait été ou non, à son origine, une mystification n’a que peu d’importance relativement à sa postérité ; durant les années, puis les siècles suivants, quantité de groupes vont se réclamer de son héritage, en récupérer les symboles et l’enseignement supposé. C’est ainsi le cas de la SRIA, la Societas Rosicruciana in Anglia, dont dérivera la Golden Dawn, qui se présente comme un ordre maçonnique à vocation d’« aide et de soutien mutuels dans la résolution des grands problèmes de l’existence ; la découverte des secrets de la nature, l’étude du système de philosophie fondé sur la Kabbale et les doctrines d’Hermès Trismégiste » [2].

Dans la Fama Fraternitatis se trouve une description détaillée du tombeau de Christian Rosenkreutz (ou Christian Rose Croix) :

« Sur cette plaque [3] était planté un gros clou, un peu en saillie, qui lorsqu’il fut tiré avec force, emporta une assez grosse partie de la mince paroi ou revêtement qui recouvrait la porte secrète et fit découvrir le passage inespéré à partir duquel nous jetâmes bas le reste de la maçonnerie, avec joie et impatience, et nettoyâmes la porte où se trouvait écrit en grandes lettres dans la partie supérieure : Post cxx annos patebo, avec en dessous, le millésime ancien […].

Au matin, nous ouvrîmes la porte et une crypte apparut, de sept côtés et angles, chaque côté mesurant cinq pieds sur huit de hauteur. Cet hypogée, bien que jamais éclairé par le soleil, était clairement illuminé grâce à un autre (soleil) qui en avait été instruit par lui et qui se trouvait en haut, au centre de la voûte. Au milieu, en guise de pierre tombale, avait été placé un autel circulaire avec une plaquette de laiton portant l’inscription suivante : A.C.R.C. Hoc universi compendium vivus mihi sepulcrum feci.

Autour du premier cercle: Jesus mihi omnia (Jésus est tout pour moi).

Au milieu , quatre figures inscrites dans des cercles, portant chacune l’une des devises suivantes :

1 – Nequaquam Vacuum. (le vide n’existe pas)

2 – Legis Jugum. (joug de la loi)

3 – Libertas Evangelii (liberté de l’Évangile)

4 – Dei Gloria Intacta. (la Gloire de Dieu est inattaquable)

Alors, les frères s’agenouillèrent tous ensemble et remercièrent le Dieu Tout-Puissant.

Sur chacune des 7 faces de la cellule se trouvait une petite porte donnant accès à un certain nombre de boîtes renfermant tous les livres de l’ordre. Un des coffrets contenait des miroirs de diverses vertus, des clochettes, des lampes allumées, d’étranges chants artificiels. Dans l’ensemble tout était organisé de manière à pouvoir reconstituer l’Ordre, au cas où celui-ci disparaîtrait dans les siècles à venir. En déplaçant l’autel on découvrit une grosse plaque de cuivre jaune qui, après avoir été soulevée, laissa apercevoir le corps glorieux et intact de C.R.C., sans la moindre décomposition, avec tous les ornements et attributs de l’Ordre, tenant dans sa main un petit livre de parchemin intitulé T, dont les caractères étaient en or. Ce document, le plus sérieux après la Bible, ne devait pas être divulgué trop facilement. À la fin de ce petit opuscule, on pouvait lire l’Éloge suivant « C.R.C. est issu d’une noble et illustre famille allemande ; il eut le privilège, durant tout un siècle, d’être instruit par révélation divine ; grâce à son intuition très subtile et sans égale et à un labeur inlassable, il atteignit la compréhension des mystères divins et humains les plus secrets. Il fut admis à l’enseignement des mystères au cours de ses voyages en Arabie et en Afrique. Cette science ne convenait pas à son siècle ; mais il eut la charge de la conserver pour la postérité.

Pour la transmission de cet art, il choisit des héritiers à grand coeur, fidèles et dévoués, pour leur léguer sa science des choses passées, présentes et futures et il décida que cette science, le résumé de toutes ses connaissances acquises, serait retrouvée après un intervalle de 120 années qui suivraient sa mort et son ensevelissement secret » [4] .

IV. Le Tombeau de l’Adepte & le rite d’Adeptus Minor

Une fois parvenu au titre de Philosophicus, le quatrième et dernier grade de l’Ordre extérieur, le Candidat peut alors postuler au grade d’Adeptus Minor, pénétrant ainsi dans l’Ordre Intérieur également appelé Ordo Rosae Rubeae et Aureae Crucis. [5].

La cérémonie liée à ce grade est basée sur la légende de Christian Rose-Croix et met en scène, sur un mode dramaturgique, la redécouverte du tombeau tel que décrit dans la Fama Fraternitatis. Le rituel, divisé en trois phases, se déroule en présence d’un Adepte dirigeant et de deux assistants dans une salle richement décorée. Sur les sept murs, divisés en 40 carrés, sont représentées les planètes sous la forme de panneaux colorés. L’autel est également peint. Le cœur de la Rose se trouve au plafond, au dessus de l’autel :

« Les sept côtés sont égaux en taille et en nombre de subdivision et les 40 carrés sur chacun de ces côtés comportent les mêmes symboles. Mais les couleurs varient à l’extrême ; aucun côté ni carré n’est identique à un autre, hormis le carré central de chaque panneau qui représente la Roue de l’Esprit. Les sept côtés sont chacun sous l’influence d’une planète. Les subdivisions carrées représentent les couleurs des différentes forces combinées dans chaque planète. Dans chaque carré, le symbole est écrit de la couleur complémentaire du fond, lui-même présentant la couleur symbolique de base » [6] .

Les symboles présents sur ces panneaux se trouvent également, comme nous le verrons, représentés sur la Croix Hermétique [7] :

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Deux internautes ayant eu l’heureuse initiative de mettre en ligne une vidéo montrant une reproduction virtuelle du Tombeau de l’Adepte, un aperçu du temple est visible ICI. Les images ci-dessous sont extraites de ce site :

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© 2002 C. ‘Aaron Jason’ Leitch.

Durant la première phase de la cérémonie qui débute dans le Portail, le Candidat demande son admission à l’Ordre, qui lui est d’abord refusée. Une lecture sur le thème de l’humilité lui est alors faite, puis il est conduit à une grande croix de bois, sur laquelle il est lié pour prêter serment. Il doit jurer de mener une vie pure et altruiste, de garder secret les enseignements de l’Ordre, d’obéir à ses chefs et de s’atteler au Grand Œuvre.

Une fois délivré, un résumé de la vie de C.R. inspiré de la Fama Fraternitatis lui est livré. Puis, après une pause durant laquelle est remise au postulant une croix d’Ankh, la cérémonie elle-même peut enfin commencer. Un assistant explicite au Candidat la symbolique de la porte du Tombeau sur laquelle se trouvent notamment les images des 4 Vivants ou Kérubim, et cette inscription : « Post CXX Annos Lux Patebo IX ».

Dans le tombeau, chacun des assistants se positionnera de façon particulière, aux directions cardinales, le candidat à l’angle Nord, faisant face au Sud. Les symboles décorant la salle explicités, l’autel est poussé, dévoilant l’Adepte dirigeant qui avait disparu lors de la pause précédant l’entrée dans le tombeau. Celui-ci, les yeux clos, allongé dans la tombe, s’adresse au candidat : « Enterré avec cette lumière dans une mort mystique, relevé dans une résurrection mystique, nettoyé, purifié par Lui, notre Maître, ô Frère de la Croix et de la Rose ! Comme Lui, adeptes de tous temps, nous avons souffert. Comme Lui, nous avons enduré l’angoisse, la pauvreté, la torture et la mort. Mais elles ne sont que les étapes purificatrices de l’Or. Dans l’alambic de ton cœur, par l’athanor de l’affliction, cherche la véritable Pierre de Sagesse ».

L’Adepte dirigeant remet alors au candidat la crosse et le fléau, symbolisant la Miséricorde et la Rigueur (correspondant aux Sephiroth Chesed et Gebourah). Une nouvelle lecture est effectuée à au candidat sur la vie de Christian Rosecroix. Puis l’autel est remis en place et le il est conduit hors du temple. Il y revient un moment plus tard pour la troisième partie du rituel, qui consiste essentiellement en une longue explication portant sur la signification des symboles astrologiques, de l’inscription I.N.R.I., et surtout sur le symbolisme ds couleurs, le grade d’Adeptus Minor étant, ainsi que l’écrit Westcott, un grade particulièrement sensibilisé à cette dimension ; il est dit que l’Adeptus Minor se trouve sur « le chemin du Chaméléon » – Hodos Chamelionis [8].

V. L’utilisation Magique et talismanique de la Croix Hermétique

La Croix hermétique représente l’une des trois « armes » primaires, avec l’Épée, et la Baguette. Elle doit être portée à chaque rituel, ayant pour fonction de protéger l’adepte des attaques qu’il pourrait subir, et se porte sur la poitrine attachée à un cordon couleur or (jaune). La Croix Hermétique doit être confectionnée par l’adepte lui-même sans l’aide d’une tierce personne.

Une autre utilisation de cette croix vient en droite ligne de l’occultisme de la Renaissance, plus précisément des travaux de Cornélius Agrippa ; le cœur de la Croix va servir à l’élaboration de talismans, particulièrement de signatures angéliques. Pour cela, les lettres du nom de l’ange seront réunies par des traits. Lorsque le nom est composé, deux signatures différentes devront être établies.

Exemple avec Raphael :

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Voici quelques signatures obtenues par cette méthode ; ces inscriptions sont destinées à être gravées en différents endroits de la Coupe :

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Images extraites de The Secret Temple, Robert Wang, Weiser, 1980.

©Melmothia 2009

Notes

[1] « Understanding of the human personality in the world of the Kabbalah », par G.H. Frater P.C.A 8=3, In Zelator 1=10, publication de The Hermetic Order of the Golden Dawn, Intl.

[2] What you should know about the Golden Dawn, Israel Regardie, Falcon Press, 1983.

[3] Il s’agit de la plaque commémorative en laiton contenant les noms des membres de la fraternité.

[4] Cet extrait de la Fama Fraternitatis vient du recueil édité par Diffusion Rosicrucienne en 1995 sous le titre de La Trilogie des Rose-Croix. Cette version est basée sur la traduction anglaise que Thomas Vaughan avait réalisée en 1652 à partir d’un manuscrit allemand ; il faut savoir qu’une deuxième traduction française existe, celle de Bernard Gorceix dans La Bible des Rose-Croix, PUF, 1970, directement traduite de l’original allemand.

[5] Après le grade transitionnel de Seigneur du portail et une période probatoire de neuf mois.

[6] « The symbolism of the seven sides », C. H. Frater, N.O.M. (Westcott), Flying Rolls.

[7] Pour une explication détaillée de ces panneaux, voir le site Rosicrucian archive.

[8] voir « The symbolism of the seven sides », C. H. Frater, N.O.M. (Westcott), Flying Rolls.

Illustration : Portrait de Lyddel Mac Gregor Mathers. Source inconnue.

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