Les chevaliers du Baffomètre

eso_baphomet01Par Endemoniada

Tel est le sobriquet dont on pourrait affubler ces hérauts de la littérature ésotérique dont l’esprit a levé l’encre en faisant abstraction des écueils de la surenchère. Pour ces mystificateurs, le rôle primordial exercé par les Templiers tant sur le plan politique, militaire qu’économique reste souvent anecdotique, alors qu’il devrait se suffire à lui-même pour entrevoir l’influence qu’ils eurent sur leurs contemporains durant deux siècles de notre histoire et comprendre les raisons profondes qui poussèrent Clément V et Philippe IV à agir de concert pour les anéantir.

A bien y regarder, le Baphomet, idole que les allumés du feu sacré apparenteront à l’arbre des Sefirots masque une forêt d’inférences et de suppositions bancales.

C’est du moins l’impression générale qui se dégage d’une étude tombée il y a peu dans le domaine public et dont on doit la paternité à Salomon Reinach (1858-1932), archéologue français d’origine juive qui fût en son temps rédacteur pour le compte de « L’histoire des religions ». Dans une démarche objective, ce chercheur sonde patiemment chacune des sources tantôt saumâtre, tantôt bénite dont jaillirent des torrents d’ineptie, principalement alimentés par des occultistes du XIXème siècle. Plus on circonscrit l’origine du mythe, plus les différentes exégèses au sujet de l’idole Baphomet dérapent aussi sûrement qu’un bouddha pilotant une Lotus talibane.

Aussi, il me semblait nécessaire de remettre la commanderie au milieu du village en faisant étalage des certitudes à notre disposition.

Le seul document rédigé par les inquisiteurs en notre possession et faisant allusion textuellement à cette idole est l’aveu arraché à un frère occitan, Gauceran de Montpezat. C’est un peu léger pour échafauder une théorie mais apparemment, cela ne gène en rien les auteurs successifs qui y vont chacun de leur ritournelle. Ainsi, ils tenteront d’expliquer le terme Baphomet par un habile jeu de chiffres et de lettres car lorsqu’il s’agit de combler un vide, rien de tel qu’une pincée de grec ancien ou d’arabe littéraire pour rendre crédibles ses élucubrations aux yeux du profane. Qu’il s’agisse pour les capillotracteurs tels De Hammer de Baphé & Métis « Le baptême de l’intelligence », de Bios-phos-métis « Vie-lumière-sagesse » ou d’Abufihimat « Père de la compréhension », les tentatives vont se révéler aussi nombreuses qu’infondées pour apporter du sens à ce qui n’en a vraisemblablement aucun.

Rappelons que le pauvre hère à la base de toutes ces fabulations, Gauceran qui j’en suis sûr n’en demandait pas tant, avait le défaut de ne s’exprimer qu’en Occitan. C’est par conséquent dans cette langue qu’ont été retranscrites les minutes de son procès où il relate l’idolâtrie des Templiers en employant effectivement « baphométique » pour désigner une image; en revanche ce nom n’apparaît jamais sous sa forme nominale. Bafomet, dont est dérivé cet adjectif est la traduction occitane de Mahomet, prophète ayant déjà à l’époque été victime de caricatures blasphématoires visant dans ce cas précis à le réduire à une simple idole.

Son nom est d’ailleurs cité dans plusieurs récits occitans, le plus célèbre étant le poème Ira et Dolor dont un passage mentionne le prophète « E Bafomet obra de son poder » traduisible par « Et Mahomet fit briller sa puissance ».

Loiseleur, dans sa Doctrine secrète des Templiers, qui s’est mieux vendue que les petits pains du Christ est l’un des premiers à interpréter le rejet de la croix et de son pantin officiel par les Templiers comme une conversion à un autre culte ; d’autres lui emboîteront le pas. Pour les uns, le Baphomet est une statue dont la représentation la plus probante se trouve au Portugal, refuge des Templiers de Tomar qui servira de point de départ à Umberto Eco pour construire le « plan » qu’il retranscrit dans le pendule de Foucault.

Or, de ces prétendues effigies de pierre il ne subsistera que des gravats après les passages successifs de la critique moderne: ce qui ne fût pas identifié comme faux grâce aux progrès réalisés dans le domaine de la datation, s’avéra finalement bien plus ancien et appartenant simplement aux trésors de guerre amassés par le Temple.

Pour d’autres, il s’agit juste d’une tête vénérée par les Chevaliers car certains membres de l’ordre ayant occupé la périphérie du Krak en font mention dans des aveux extirpés au fer rouge. Concernant cette dernière hypothèse, il y a fort à parier qu’ils aient incorporé ce crâne de force plus que de gré à leur récit s’inspirant par là d’une vieille légende syrienne que l’on pourrait apparenter au mythe de Méduse et Persée.

Dans ce récit, un certain Miles aurait détenu la tête d’une vierge violée post-mortem dans sa sépulture, cependant, en regard du nom du principal protagoniste, l’amalgame semble plus qu’évident. Pour mémoire Miles Christi est le titre attribué aux Pauvres Chevaliers du Christ et dans ce cas de figure, puisqu’il s’agit d’une tête, rien ne prouve que l’individu en question ait été membre de l’ordre en postulant sur la véracité du récit.

Bien qu’intéressante d’un point de vue folklorique et mercantile visant à l’édification d’un « Baphomet Park » destiné à appâter les touristes, la facette mystique semble bien terne lorsqu’on circonscrit son rayonnement à nos seules certitudes. Ne pourrait-on pas simplement concevoir que les Templiers, en immersion totale dans le monde Musulman aient été sensibles et perméables au message émanant de la dernière religion révélée.

Dans ce cas de figure, cela s’apparenterait plus à une forme d’oecuménisme qu’à de l’idolâtrie même s’il demeure compréhensible que ces affinités avec l’Islam aient été extrapolées pour déboucher sur un culte hétérodoxe alourdissant les éléments à charge qui précipiteront leur fin.

Endemoniada 2008

Sources: La tête magique des Templiers, Salomon Reinach (Histoire des religions 1911)

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