Koan Glacé

Texte extrait de Platon et son ornithorynque entrent dans un bar, Thomas Cathcart & Daniel Klein, Seuil 2008 :

Chinois et Japonais ont développé, à partir du 6e et du 7e siècle après Jésus-Christ, une branche du bouddhisme qui est aujourd’hui en pleine renaissance – le zen. Du point de vue de la pensée occidentale, la philosophie zen est une sorte d’antiphilosophie. Pour le maître zen, la raison, la logique, les données sensibles – tous les matériaux de construction de la philosophie occidentale, ne sont qu’illusions et distractions par rapport à l’illumination suprême.

Mais comment accède-t-on à cet état ? Considérez les deux questions suivantes :

– Quelle est donc la différence entre un canard ?

– Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ?

Ces deux questions suscitent ce qui est connu dans les cercles philosophiques comme une réponse « keke-céksa ? ». Deux alexandrins boiteux. Il nous est tout bonnement impossible de concevoir une réponse. Mais tandis que la première appartient au folklore des cours de récréation, la seconde est un classique des recueils koan (rimant avec Jean Yanne).

Un koan est une devinette ou une histoire qui, quand un maître zen la dit à un disciple, a pour effet de faire basculer ce disciple, paralysé comme par la raie-torpille, dans un état de conscience appelé satori – illumination soudaine. Dans cet état de conscience, où toutes les distinctions et évaluations du monde ordinaire s’évaporent, l’individu naît à un sentiment profond de l’unité de l’univers et de toute expérience dans l’univers. La devinette de l’applaudissement d’une seule main n’admet pas de réponse littérale ou scientifique du type : « Le murmure doux de l’air déplacé par une surface plane en mouvement ». Non, la réponse Zen sera plutôt de l’ordre du « Wow ! ». Les koans vous catapultent dans l’illumination en déconcertant votre esprit à grands coups d’idées impossibles. Va au-delà et paf ! tu te retrouves en satori.

Le favori universel de tous les koan du monde est :

Avant que je ne cherche l’illumination, les montagnes étaient des montagnes, et les rivières étaient des rivières.

Lorsque je cherche l’illumination, les montagnes ne sont plus des montagnes, et les rivières ne sont plus des rivières.

Après que j’ai atteint le satori, les montagnes redeviennent des montagnes, et les rivières redeviennent des rivières.

Nous autres Occidentaux nous pouvons globalement concevoir que l’illumination n’est pas simplement le fait d’atteindre un au-delà de la conscience. Ce que nous avons du mal à piger – et ce qui constitue le cœur koanique de cette histoire de montagnes, c’est comment la conscience illuminée peut être tout à la fois banale et transcendante. Soit on est doué pour ce genre de choses, soit on ne l’est pas, et la plupart d’entre nous, en Occident, ne le sommes pas.

La vieille devinette de la différence entre le canard pourrait-elle être considérée comme une sorte de koan occidental ? La question se pose… Après tout, elle repose sur l’illogique et l’absurde ; elle déconcerte la raison. Mais, à en juger par les réactions qu’elle suscite – c’est la pierre de touche des koan, la réponse doit être non. Un sourire, voire un gloussement, mais jusqu’à plus ample informé, pas de satori.

Hélas, c’est peut-être un problème culturel – nous autres Occidentaux sommes généralement trop à l’ouest pour pouvoir hisser notre esprit jusqu’à la notion orientale que nul ne prend le chemin de l’illumination s’il ne sait hisser son esprit au-delà de lui-même. Ce qui nous laisse Gros-Jean comme devant ce koan de mirliton, pseudo koan occidental :

Si tu as de la glace, je t’en donne.

Si tu n’as pas de glace, je t’en prends.

Ceci est un koan glacé.

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