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Transfigurations

Déposé par dans 11 mai 2007 – 18 h 27 minPas de commentaire

Par Melmothia

Ghost Ship par Ado Ceric - Cliquez ici pour la voir en grand format sur le site de l’auteur.

Transfigurations

La mer a une fâcheuse tendance à avaler ce qui s’essaie à flotter dessus. Parfois elle recrache les coquilles. Certains bâtiment disparaissent des années durant pour ressurgir dans un écrin de brume ou au grand soleil, transfigurés par l’entropie. Les marins donnent un joli nom à ces épaves livrées au caprice des courants. Ils les appellent derelicts.

Un beau jour d’août 1775, quelque part au nord du pacifique, la vigie du baleinier Herald signale un voilier blanc qui brille étrangement dans la lumière, au point qu’on le dirait pris dans une gangue de cristal.

En s’approchant, les marins distinguent sur la coque un nom à demi-effacé mais toujours lisible : Octavius. Parti d’Angleterre en 1761 pour gagner l’Asie, le navire a emprunté à l’aller la classique route de l’est, mais au retour le capitaine décide de tenter le passage par les îles canadiennes. Autrement dit par la fameuse route du nord-ouest. Voilà plus de deux siècles que des expéditions sillonnent les eaux à la recherche d’une voie commerciale pour atteindre le Pacifique, puisqu’on sait désormais que l’Amérique du nord bouche l’accès vers l’Orient. Mais jusqu’ici personne n’a découvert comment franchir l’archipel.

En attendant, l’Octavius scintille… Lorsque les hommes de l’Herald montent à bord, ils découvrent que tout y est recouvert d’une fine pellicule de glace. Si l’Octavius brille comme un diamant dans le soleil, c’est que tout y a gelé. Une trentaine de cadavres imputréfiés loge dans l’épave, dont le capitaine à son bureau, une plume encore à la main, pétrifié : « Le capitaine était assis, la tête penchée en avant. Ses mains reposaient sur la table. Une plume à écrire se trouvait près des doigts de la droite. Une mince couche de moisissure verte couvrait le visage, voilait les yeux, mais autrement le corps était parfaitement conservé. Le journal de bord était sur la table. Warren [Le capitaine] le prit, le remit à un de ses hommes, et passa à la cabine suivante. Sur la couchette gisait le corps d’une femme. Contrairement à celle du capitaine, sa figure demeurait intacte et gardait toute l’apparence de la vie. Elle appuyait la tête sur un coude et semblait regarder quelque chose au moment de la mort » [1].

Superstitieux, les marins demandent à leur capitaine de retourner à bord de l’Herald. Quelques heures plus tard l’épave de l’Octavius disparaît à la vue de la vigie. Personne ne la reverra plus.

Le journal de bord, encore aujourd’hui conservé dans les archives du registar Of Shipping à Londres, s’arrête en 1762, sur cette note : « Le fils du capitaine est mort ce matin et sa femme dit ne plus sentir le terrible froid. Les autres souffrent toujours horriblement », ce qui signifie que lorsque les hommes de l’Herald le découvrent, le bateau sillonne le Pacifique dans son écrin givré depuis déjà quinze ans.

Techniquement, l’Octavius est le premier navire à avoir trouvé et franchi avec succès cette fameuse voie du nord-ouest, à ce détail près : il l’a fait avec un équipage de cadavres.

Autre derelict à la cargaison pittoresque et au relooking marin : le Marlborough.

Le vapeur anglais Johnson navigue au large des côtes chilienne lorsqu’il croise la route erratique d’un trois mats à la coque et aux voiles d’un joli vert d’eau. Comme personne ne répond aux appels, un canot est mis à l’eau : « Le commandant […] constata avec stupéfaction que les voiles de celui-ci étaient vertes, les agrès étaient verts, vert le pont et vertes les superstructures, comme si, par une sorte de mimétisme, le trois-mâts avait pris la couleur de la mer. Il était vert parce que couvert de moisissures. Sur le pont, un pont pourri qui cédait sous les pas, on découvrit des squelettes qui portaient encore des vêtements. Et à la poupe, en lettres aux moulures effritées, mais encore visibles, on lisait : Marlborough, Glasgow » [2].

Une vingtaine de squelettes en haillons sont découverts à bord, dont l’un tient encore la barre du bateau fantôme, dix reposent dans le poste d’équipage et six sur la passerelle. L’enquète révèle que le Marlborough a quitté Littleton en Nouvelle Zélande, en janvier 1890, soit vingt trois ans plus tôt avec une cargaison de laine et de viande de mouton congelée. Bien qu’aperçu plusieurs fois dans le détroit de Magellan et objet de recherches menées en avril 1890, le bateau n’arriva jamais à bon port et ne fut pas retrouvé avant 1913.

Les causes de la tragédie demeurent toujours un mystère, de même que l’installation de la jolie moisissure verte partout sur le bateau.

Melmothia 2007

[1] Les vrais mystères de la mer, Vincent Gaddis, éditions France-Empire, 1977.

[2] Citation extraite du site Le Vaisseau Fantôme.

***

L’histoire était trop belle ;  je me suis quelque peu laissée happée au romantisme du navire de glace. Je n’ai pas encore le loisir de vérifier ces infos, mais voilà les précisions que j’ai obtenues sur un Forum par Thorfin (merci à lui). Quiconque pourra m’en dire plus ou me communiquer des sources, sera le bienvenu :

« En fait, l’Octavius, qui était un navire de commerce très certainement pillé par des pirates et qui aurait été vu croiser près des caraïbes la dernière fois vers 1763, n’est mentionné nulle part dans le journal de bord du Hérald (qui n’a jamais été retrouvé et pour cause).

D’après les journaux du port de commerce de Yarmouth, un certain Randall McDonald serait arrivé avec sa femme vers 1790 à Yarmouth. Il fut répertorié plus tard comme commandant d’un baleinier de 200 tonneaux construit en 1811 baptisé le Yarmouth Herald. Le navire quitta le port 6 mois plus tard, et on ne le revit plus pendant plus d’un an. Il fut certainement perdu en mer ou attaqué par des pirates au large de la côte nord-ouest du Canada où il était parti pêcher.

Il réapparut un an après dans le port de Yarmouth, mouilla à quelques encablures des quais, affala sa mature, et disparut la même nuit. La légende se propagea vite dans les bars et autres de ce petit port de commerce qui avait perdu avec ce navire une quarantaine de ses jeunes marins, le commandant devant atteindre lui tout juste 40 ans (ce qui est déjà sacrément honorable pour un marin encore en activité à l’époque). Les nombreuses femmes scrutant le port eurent vite fait d’alerter tout le voisinage qu’un de leurs navires tant attendus avait rebroussé chemin.

Il n’était en cette période pas rare que les bateaux accusant des dettes au retour de voyage disparaissent à la décision collective de l’équipage qui pouvait à peine être payé.

La rumeur se fit sentir et on répertoria à peu près pendant 60 ans tous les ans un témoignage au moins de cette apparition, la dernière étant enregistrée en 1872, dix ans après la publication pour la première fois de cette histoire dans le « Yarmouth Light », le journal local.

Le Yarmouth Herald n’a jamais été retrouvé et a très certainement sombré lors de sa première pêche, victime de malfaçons ou tout simplement d’une faute de manœuvre, ce qui arrivait régulièrement avec des navires neufs.

Cette histoire est connue chez les marins d’Europe pour être une des plus anciennes concernant les vaisseaux fantômes, mais de l’avis des marins de Yarmouth où j’ai pris ma dernière cuite il y a 4 ans, tout cela n’a été qu’une légende inventée afin de faire revenir vers cette place commerciale les navires qui faisaient désormais escale plus facilement dans la baie de Portsmouth au sud-ouest de l’Angleterre parce qu’elle offrait un meilleur abri et une meilleure capacité de stockage aux navires. C’est aussi là bas que la Royale Navy venait d’agrandir un de ses trois principaux ports miliaires, ce qui était aussi une garantie supplémentaire de sécurité du fret.

Concernant le Herald, la tradition orale aurait perpétué cette histoire pendant 50 ans avant la première impression de cette histoire, le journal de Yarmouth étant le premier à l’avoir réellement relaté en première page à l’occasion de son anniversaire en 1862 ».

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