Recyclage
Par Melmothia
Le Récupérateur de cadavres (Robert Louis Stevenson’s The Body Snatcher), Robert Wise, 1945
Recyclage
Le récupérateur de cadavres (1945) est l’un des premiers films de Robert Wise, le génial réalisateur de La Maison du Diable. L’histoire se passe à Édimbourg, au tout début du XIXe siècle. Le docteur MacFarlane, en manque de cadavres à disséquer, passe un contrat avec un pilleur de tombes, l’inquiétant Monsieur Gray, qui se fera illico criminel pour fournir au toubib davantage de corps.
Le scénario adapte une nouvelle de Robert Louis Stevenson The Body Snatcher (1884), elle-même directement inspiré d’un fait réel, l’affaire des « résurrectionnistes », qui fit scandale en son temps : En 1830 à Édimbourg, un médecin réputé, le docteur Knox, se fournissait en cadavres auprès de deux profanateurs de sépultures, Burke and Hare, qui se firent tueurs le jour où les dépouilles commencèrent à manquer.
Marcel Schwob, dans ses Vies imaginaires (1896), en livre une version quelque peu romancée dont voici un extrait :
« M. Hare vivait dans un petit cabinet, au sixième étage d’une haute maison très peuplée d’Édimbourg. Un canapé, une grande caisse et quelques ustensiles de toilette, sans doute, en composaient presque tout le mobilier. Sur une petite table, une bouteille de whisky avec trois verres. De règle, M. Burke ne recevait qu’une personne à la fois, jamais la même. Sa façon était d’inviter un passant inconnu, à la nuit tombante. Il errait dans les rues pour examiner les visages qui lui donnaient de la curiosité. Quelquefois, il choisissait au hasard. Il s’adressait à l’étranger avec toute la politesse qu’aurait pu y mettre Haroun-Al-Raschid. L’étranger gravissait les six étages du galetas de M. Hare. On lui cédait le canapé ; on lui offrait du whisky d’Écosse à boire. M. Burke le questionnait sur les incidents les plus surprenants de son existence. C’était un écouteur insatiable que M. Burke. Le récit était toujours interrompu par M. Hare, avant le point du jour. La forme d’interruption de M. Hare était invariablement la même et très impérative. Pour interrompre le récit, M. Hare avait coutume de passer derrière le canapé et d’appliquer ses deux mains sur la bouche du conteur. Au même moment, M. Burke venait s’asseoir sur sa poitrine. Tous deux, en cette position, rêvaient, immobiles, à la fin de l’histoire qu’ils n’entendaient jamais.
[...] En ces premières années du siècle, les médecins étudiaient avec passion l’anatomie ; mais, à cause des principes de la religion, ils éprouvaient beaucoup de difficulté à se procurer des sujets pour les disséquer. M. Burke, en esprit éclairé, s’était rendu compte de cette lacune de la science. On ne sait comment il se lia avec un vénérable et savant praticien, le docteur Knox, qui professait à la faculté d’Édimbourg. Peut-être M. Burke avait-il suivi des cours publics, quoique sont imagination dût le faire incliner plutôt vers des goûts artistiques. Il est certain qu’il promit au docteur Knox de l’aider de son mieux. De son côté, le docteur Knox s’engagea à lui payer des peines. Le tarif allait en décroissant depuis les corps des jeunes gens jusqu’aux corps de vieillards. Ceux-ci intéressaient médiocrement le docteur Knox. C’était aussi l’avis de M. Burke – car d’ordinaire ils avaient moins d’imagination ».
Si Le Récupérateur de cadavres de Wise est la première adaptation cinématographique du texte de Stevenson, suivront des films comme The Doctor and the devil de Freddie Francis ou L‘Impasse aux violences de John Gilling.
Et puisqu’on est dans le recyclage, Jack Finney, quant à lui, récupérera le titre du texte, The body Snatcher pour intituler son premier roman dans lequel des graines extra-terrestres prennent possession des corps humains. Plus vraiment de rapport avec notre fait divers donc, mais l’ouvrage, non content d’être un best-seller, donnera lieu à quatre adaptations cinématographiques dont le très bon L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman avec Donald Sutherland.
Quant au film de Wise, il est excellent comme tout ce qui est passé par le savoir-faire de ce metteur en scène. Le récupérateur de cadavres ne se limite pas aux aspects racoleurs du fait divers ni à cette vieille valse de l’éthique et de la science. Au fur et à mesure de l’intrigue, se tissent et se détissent les rapports complexes entre les personnages et le manichéisme apparent se désagrège. Ne demeurent à la fin que des monstres ou des victimes sous le coup de ce vieil adage : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il faut dire que Le Récupérateur est produit par Val Lewton dont la devise était «L’inquiétude plutôt que la peur».
Comme dans la nouvelle de Stevenson, la clef des problèmes est à rechercher dans le passé – mais c’est un inconvénient prévisible lorsqu’on triture du faisandé que d’avoir une longueur de retard. Le secret qui lie les deux héros et les enferme dans une culpabilité gluante, va contaminer les bonnes résolutions pour les faire tourner en vinaigre… Alors qu’adviendra-t-il de la fillette paralysée que le docteur Macfarlane consent à opérer malgré ses hésitations et ses faiblesses ? Et de sa mère qui se remet toute entière entre les mains du bon docteur ? L’assistant intercède ; Gray, présenté jusque-là comme le mal incarné (« c’est le diable », dira la maîtresse du toubib, une servante que celui-là est trop lâche pour épouser) pousse MacFarlane à l’opération…. Empathie ? Machiavélisme ? Les intentions des protagonistes restent en demi-teinte malgré les aveux et les explications. Un étau se resserre autour de nos héros qui traînent décidément trop de casseroles, tandis que du bien naît le mal et réciproquement. Une autre forme en somme, métaphysique cette fois, de recyclage.
Melmothia, 2007.
Titre original : The Body Snatcher, Robert Wise, 1945
Scénario : Philip MacDonald, Carlos Keith, d’après une nouvelle de Robert Louis Stevenson
Avec Boris Karloff (John Gray), Bela Lugosi (Joseph), Hery Daniell (Dr. MacFarlane), Edith Atwater (Meg Camden)
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