La Mort en un Clin d’Oeil [5eme partie]

XII. Je ne suis pas ocelle que vous croyez…

Dans son ouvrage Méduse et Cie, Roger Caillois se propose d’exemplifier par le thème de l’effroi, ce qu’il a nommé les « sciences transversales », discipline novatrice dont le principe est de comparer des règnes différents constituant des points extrêmes d’aboutissement biologique, pour mettre en évidence des parentés souterraines. Les sciences transversales chevauchent le système de classification habituellement en vigueur pour rechercher le semblable derrière l’hétérogène, « les mêmes complicités fondamentales » derrière des différences apparemment irréductibles.

Partant du principe que « le répertoire des apparences terrifiantes est limité et valable pour tous les êtres », Roger Caillois va s’appliquer à comparer la terreur inspirée par Méduse, masque à faire peur, et l’effroi causé dans la nature, par les ocelles des papillons et autres insectes : « Les ocelles servent à faire peur. Ainsi la mante, dans l’attitude spectrale, quand toute droite, pattes et ailes déployées, elle stupéfie sa victime, exhibe deux ocelles noires sur les terribles pattes ravisseuses qui vont s’abattre sur la proie »

gre_images_meduse19-150x150L’animal porteur d’ocelles, dans de nombreux cas, est également, un animal mimétique, c’est à dire invisible dans son environnement et qui, à l’occasion de l’affrontement, les démasque brusquement, rendant l’effet encore plus saisissant : « Alors soudain, là où il semble n’y avoir rien, d’une sorte d’absence ou au moins de présence neutre, difficile à repérer, douteuse, surgissent des cercles énormes aux couleurs vives, invraisemblables, dont la fixité fascine. En place du néant, c’est soudain le visage de l’épouvante ».

Invariant de ces effigies destinées à terrifier : l’oeil et plus largement le cercle, toujours représenté de façon hypertrophiée tout autant qu’improbable, l’outrance de la source provoquant un effroi proportionnellement hyperbolique & le caractère d’irréalité rendant la vision vertigineuse : « On ne voit que les yeux exaltés, qui ne sont plus des yeux, c’est-à-dire les simples et ordinaires organes de la vision, mais des apparitions surnaturelles, comme surgies de l’au-delà, énormes, aveugles, impassibles, phosphorescents, avec la fixité et l’étrangère perfection des figures de la géométrie […] L’épouvante est d’autant plus intense que la source en paraît plus étrange et comme apocalyptique ». Si l’on considère Méduse comme un masque à faire peur, le personnage pourrait alors incarner une terreur mortelle par elle-même.

Indépendant du corps du monstre, le masque gorgonéen se propose comme apparition retranchée de toute cause et de tout contexte, objet d’effroi et objet pour l’effroi, tendant à l’anéantissement du voyeur et célébrant, pour reprendre l’expression de Caillois, une « liturgie panique ».

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Ring, Hideo Nakata, 1998.
Ring, Hideo Nakata, 1998.

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Melmothia 2006

Notes :

[1] Toutes les citations sont extraites de l’ouvrage Méduse et Cie, Roger Caillois, Editions Gallimard, 1990.

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