La Mort en un Clin d’Oeil [2eme partie]

V. Beauté fatale

Gorgoneïon, partie postérieure d'un miroir de bronze, -500 environ.
Gorgoneïon, partie postérieure d’un miroir de bronze, -500 environ.

Le mythe subit une évolution radicale au IVe siècle, sous l’influence d’Ovide. Méduse est désormais perçue comme la victime d’une transformation. Bien que toujours affublée d’une chevelure de serpent, sa laideur épouvantable se mue en une beauté surhumaine que la modernité retiendra préférentiellement.

Si le nom de Méduse est répété une cinquantaine de fois dans l’ensemble des Métamorphoses, au point qu’on peut se demander si elle n’en est pas la mascotte, c’est au Livre IV que l’histoire de sa décapitation est narrée : Méduse aurait été violée par Neptune dans le temple de Minerve (Athéna), celle-ci aurait alors transformé la chevelure magnifique de la jeune femme en une masse de serpents.

Cette relecture va considérablement modifier le profil du personnage pour les siècles à venir. Méduse dorénavant dépourvue de la laideur qui lui était caractéristique, dépourvue également des attributs masculins tels que la barbe ou les poils, la monstruosité se déplace de façon métonymique de l’ensemble de la face à la chevelure. Support de la séduction au début du récit d’Ovide, elle constitue symétriquement le moyen de la punition.

Punition ? Le texte d’Ovide est curieusement elliptique lorsqu’il s’agit de donner les raisons de la métamorphose : l’auteur ne suggère à aucun moment que Méduse aurait pu provoquer le viol lui valant un tel châtiment. L’irrationalité de la punition est d’autant plus étonnante qu’Athéna, déesse de la guerre et de la cité, est également une divinité incarnant la Justice qui prend la défense des héros injustement accusés et joue un rôle de médiatrice pendant les disputes, qui répudie les violences archaïques et veille à la conservation des lois. Comment, dès lors, justifier cette malédiction irrationnelle qui frappe Méduse ?

Une première explication consiste à dire que la punition se reporte sur la victime à défaut de pouvoir frapper le coupable à qui le statut de divinité accorde l’impunité. Mais on peut également considérer que l’accouplement dans le temple d’Athéna est trop scandaleux pour que celle qui y a participé, même contre son gré, soit épargnée. Ce déchaînement des instincts est insupportable à la déesse, au même titre que la violence barbare des meurtres sauvages, à laquelle Athéna oppose la violence ordonnée et rangée de la guerre. Le coup porté au temple se répercute symboliquement à toute la cité, menacée de voir pénétrer le chaos en son sein puisqu’il a pénétré dans le temple de la déesse de l’ordre [1].

L’insoutenable de la laideur devenu un insoutenable de la beauté, le personnage se colore peu à peu d’une touche tragique qui l’humanise, évolution qui trouvera son apogée au XIXe grâce aux romantiques qui en feront un archétype de la femme fatale en même temps qu’une maudite. En 1819, Percy Bysse Shelley compose un poème en guise d’ekphrasis à une toile attribuée alors à Léonard de Vinci, en réalité, oeuvre d’un peintre flamand inconnu [2]. L’horreur est évacuée, l’accent porté sur la beauté et la tristesse de la Gorgone auquel le peintre a donné l’aspect du sommeil plutôt que de la mort pour en faire un type mélancolique :

Tête de Méduse, Peintre flamand, 1600.
Tête de Méduse, Peintre flamand, 1600.

« Elle gît les yeux fixés sur le ciel nocturne, le dos contre la cime orageuse d’une montagne; au dessous tremblent des contrées lointaines. L’horreur et la beauté qu’elle dégage sont divines. Sur ses lèvres et sur ses paupières la grâce est posée comme une ombre. Irradiation ardente et sombre, les agonies de l’angoisse et de la mort y cachent leur conflit.

Pourtant, la grâce plutôt que l’horreur pétrifie l’esprit de qui la regarde : les traits de ce visage mort s’y gravent tant que les caractères pénètrent en lui et que sa pensée s’égare. C’est la nuance mélodieuse de la beauté, jetée sur la ténèbre et sur l’éclat de la douleur qui humanise et harmonise cette impression.

Et de son chef, comme si c’était d’un corps unique, jaillissent, pareils à l’herbe sur un rocher humide, des cheveux qui sont des vipères, se tordent et se détordent, entremêlent leurs nœuds et montrent dans leurs déroulements infinis leur splendeur de métal, qui paraît se rire de la torture et de la mort de l’âme et mordent l’air épais de plus d’une mâchoire déchiquetée.

Et d’une pierre voisine, un lézard venimeux s’efforce de regarder ces yeux de Gorgones, tandis que dans l’air, atterrée, une affreuse chauve-souris, a voltigé hors de l’antre où l’a surprise cette lumière effroyable et se jette comme une mite contre une bougie; et le ciel nocturne flambe d’un éclair plus effroyable que les ténèbres.

C’est la séduction orageuse de la terreur: des serpents rayonne une lumière cuivrée qui s’est allumée dans leurs nœuds inextricables : elle fait autour d’eux un halo vibrant, miroir mouvant de toute la beauté et de toute la terreur de cette tête: un visage de femme aux cheveux vipérins, qui, du fond de la mort, contemple le ciel du haut de ces rochers mouillés ».

*

VI. Les yeux revolver

« Si regarder, c’est toucher, palper ce qui est au bout de mon rayon visuel, qu’advient-il si je suis palpé par le rayon émanant du Rien ? ».

Max Milner, On est prié de fermer les yeux.

Le mythe de Méduse est tout entier placé sous le signe du regard : œil unique des Grées, à la fois omniscient et vulnérable, casque d’Hadès qui rend Persée invisible, vision mortelle de la Gorgone, etc. Il rejoint en cela nombre d’épisodes mythologiques mettant en scène des voir interdits ou des créatures aux capacités visuelles hypertrophiées.

La plupart du temps c’est un mortel qui aperçoit la nudité d’une déesse, ainsi Actéon, pour avoir surpris Artémis «sans voile» sera condamné à être déchiqueté par ses chiens après avoir été métamorphosé en cerf [3], mais les théophanies peuvent être mortelles par elles-mêmes, les humains ne pouvant supporter la vue de la divinité : Sémélé, mère de Dionysos, périra d’avoir demandé à voir son divin époux, Zeus, dans toute sa gloire. La vision directe du dieu tue ou rend fou, et le danger sera évidemment encore exacerbé dans le cas où la divinité vient du monde d’en bas. On assiste alors à une « théophanie négative » qui ne peut qu’anéantir celui qui la contemple, or « Si le rayonnement issu d’un être divin est capable d’apporter aux hommes la cécité ou le trépas, la vue d’un monstre dont toutes les attaches se situent du côté du Noir absolu, du royaume de la damnation et de la mort, présente des dangers bien plus redoutables » [4].

Gorgoneïon, partie postérieure d'un miroir de bronze, -500 environ.
Gorgoneïon, partie postérieure d’un miroir de bronze, -500 environ.

Pour comprendre cette virulence du regard, il faut se souvenir que nos conceptions modernes diffèrent considérablement de ce que fut la science de l’optique pendant des siècles. Ce n’est qu’à partir de 1604 et de la découverte par Kepler de la formation d’une image réelle sur la rétine, que celle-ci a cédé la place à une physique de la lumière; on peut désormais se passer de l’œil pour étudier la « visibilité » ; il suffit de réunir les conditions nécessaires à la formation d’une image, une chambre noire, une lentille.

A l’inverse de nous, les anciens grecs partent de l’œil pour expliquer la visibilité du monde. Les diverses écoles philosophiques s’entendent pour en faire sortir un flux igné, homologue de la lumière, sorte de ‘pseudopode’ sensitif qui implique un toucher de l’objet, ainsi que sa réciproque, le fait d’être touché par ce qu’on regarde : « Les miroirs montrent bien que la vue, certes, subit, mais aussi qu’elle agit. Car, sur les miroirs parfaitement purs, quand au moment de leurs règles les femmes y jettent un regard, il se forme à la surface comme un nuage sanglant. Et, si le miroir est neuf, il n’est pas facile d’effacer la tache; c’est plus facile quand il est ancien.

La cause en est, comme nous l’avons dit, que la vue, non seulement subit l’action de l’air, mais agit aussi sur lui et le transforme, comme tout ce qui brille : car la vue fait partie des choses brillantes et qui ont une couleur » [5].

Pour les grecs, des rayons, aktines, partent de l’oeil et vont palper l’objet. Tandis que pour nous « tout ce qui touche à la vue est automatiquement mis à distance », le fait de voir dans l’Antiquité implique donc un mouvement du voyeur vers l’objet regardé, un toucher au cours duquel extérieur et intérieur ne sont plus clairement distincts.

Nos lectures contemporaines du mythe tiendront compte, à l’inverse, d’une distance à combler et donneront du pouvoir méduséen une lecture plus abstraite, psychologique ou magique [6], c’est-à-dire une interprétation où la notion d’absence joue un rôle important. La distance n’est plus physiquement « abolie » mais franchie par l’esprit.

La théorie du « rayon lumineux » implique également une loi de réciprocité où regarder et être regardé sont les deux faces d’une même situation. Cette caractéristique joue un rôle important dans une société où la constitution de l’identité passe exclusivement par le regard de l’alter ego. Pour les grecs, l’autre fait office de miroir (l’usage du miroir à proprement parler étant réservé aux femmes, les hommes quant à eux se mirent dans l’oeil de leur semblable); il est un égal, un semblable en même temps qu’un témoin du jugement social, la vie publique jouant en Grêce antique un rôle plus important que dans notre modernité.

Si nos théories scientifiques de l’optique, comme nous venons de le voir, s’écartent résolument des conceptions grecques, il n’en est pas de même quant à la façon dont notre imaginaire investit la vision : « Nous avons beau avoir assimilé les lois de l’optique, nous savons bien qu’un regard animé par un désir, bienveillant ou hostile, est tout autre chose que la réception d’un rayon lumineux, et que le contact qui s’opère par son intermédiaire peut être une question de vie ou de mort. Nous en avons sans doute d’autant plus conscience que notre communication avec nos semblables et avec le monde extérieur s’est réfugiée de plus en plus dans le domaine de ce qui passe par l’œil. Il en résulte que nous nous sentons de plus en plus exposés.

Quels que soient nos efforts pour retourner cette vulnérabilité en maîtrise (et l’invention d’une esthétique dominée par les lois de la perspective en est la preuve, ainsi que celle de toutes les techniques destinées à domestiquer l’image et à la neutraliser par sa prolifération même), nous ne pouvons échapper à l’oppression d’une visibilité qui nous renvoie la charge destructrice et déstructurante par laquelle notre propre regard est habité » [7].

Gorgo001

Paradoxalement, l’œil, cet organe du discernement, va parfois proposer au voyeur une expérience fusionnelle. C’est par exemple le cas de la théophanie, comme de la scène sexuelle ou violente dont le caractère empathique interdit la distanciation : la contemplation d’un spectacle érotique appelle une forme de participation émotive, nous dit Georges Bataille, qu’elle soit de l’ordre du désir ou du dégoût, qui exclut l’objectivité et l’indifférence. Il est impossible de se détacher du spectacle, de s’en exclure totalement.

Pour emprunter le vocabulaire Bataillien, on peut dire que la distance visuelle est abolie dans les situations où la notion de continuité est en jeu (la mise en péril de l’individué), c’est-à-dire principalement dans les trois instances que le philosophe met en parallèle dans son oeuvre : le sacré, la sexualité, la mort. Le spectateur se retrouve donc « piégé » par une image dont il ne peut plus détacher les yeux. Nous revenons ici au « scandale » du Caravage, à cette sale manie qu’ont certaines images à vouloir déborder du cadre…

Melmothia 2006

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Notes

[1] Voir plus loin, la partie « Attention, peinture fraîche ».

[2] Percy Bysse Shelley, On the Medusa of Leonardo Da Vinci in the Florentine gallery, 1819. Cité par PRAZ Mario, La chair, le mort et le diable, Editions Denoël, 1977, pp. 43-44. Le texte original du poème peut être lu ICI sur le site The University of Adelaide.

[3] Max Milner soulignera le caractère de réciprocité de la punition: parce qu’il en a trop vu, Actéon devient invisible aux yeux de ses compagnons qui le cherchent. Et pour avoir laissé se déchaîner ses instincts, il sera déshumanisé avant d’être dévoré par ses propres bêtes; le chasseur devient chassé pour avoir sexuellement la déesse vierge (Max Milner, On est prié de fermer les yeux, Gallimard, 1991).

[4] Max Milner, On est prié de fermer les yeux, Gallimard, 1991.

[5] Aristote, « Des Rêves », Petits Traités d’Histoire naturelle, Les Belles Lettres, Paris, 1965

[6] C’est le cas du mauvais oeil censé porter la « guigne », expression dont David Le Breton nous dit qu’elle vient de « guigner », c’est-à-dire « fermer à demi les yeux en regardant du coin de l’oeil ». Le mauvais œil est traditionnellement attribué aux personnes envieuses dont Méduse sera l’emblême à partir du XVIe siècle (David Le Breton, Des visages. Essai d’anthropologie. Editions Métailié, Paris, 1992).

[7] Gérard Simon, Le regard, l’être et l’apparence dans l’optique de l’Antiquité. Editions du Seuil, 1988.

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