La Mort en un Clin d’Oeil [1ere partie]

« Le masque monstrueux de Gorgô traduit l’extrême altérité, l’horreur terrifiante de ce qui est absolument autre, l’indicible, l’impensable, le pur chaos: pour l’homme, l’affrontement avec la mort, cette mort que l’œil de Gorgô impose à ceux qui croisent son regard, transformant tout être qui vit, se meut et voit la lumière du soleil en une pierre figée, glacée, aveugle, enténébrée. » – Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux.

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Introduction : Trop d’image tue l’image

En 1600, le Caravage jette un pavé dans la mare. Précisément un bouclier. Adoptant le parti de l’imitation de la nature contre celui du « bon goût », il croque une tête de Méduse hurlante et baignant dans son sang, une toile qui lui vaudra l’accusation d’avoir voulu « détruire la peinture » (dixit Poussin). À rebours des conceptions contemporaines qui se basent sur l’harmonie et l’édulcoration de la réalité, le peintre donne dans le naturalisme. Il veut montrer l’inmontrable et quoi de mieux pour cela que la tête de Méduse, un monstre qu’on ne peut regarder en face ?

Et pourtant… Pourtant ce n’est pas le visage brut de la Gorgone que le Caravage brandit sous le nez du spectateur. Tout en prétendant montrer la terrible crudité du réel, lui-même prend un détour : La tête du monstre est décapitée et posée sur un bouclier, autrement dit l’image est doublement neutralisée. Comble de l’ironie ou radicalité d’un personnage avec lequel on ne négocie pas ? Plus que d’avoir, pour ainsi dire, péché par excès de représentation dans sa peinture scandaleuse, le Caravage pourrait bien avoir péché par ambition. Car Méduse ne saurait incarner le réel, elle est bien au-delà. Et même lorsqu’on prétend livrer l’horreur nue, elle reste par essence ce qu’on ne peut montrer.

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I. Les terribles

Porte dans le Marais, Paris.
Porte dans le Marais, Paris.

La première biographie de notre star se trouve chez Homère qui en parle comme d’un monstre unique, puis chez Hésiode où elle se démultiplie en trois : Euryalé, « celle qui saute au loin », Sthénno, « la puissante », et Méduse, « la reine ». Le terme Gorgone continuera cependant à être utilisé comme nom propre pour évoquer Méduse, la seule des trois à jouer un rôle important dans un mythe, la seule également à être mortelle, bien que l’on ignore la raison de cette particularité.

Les gorgones sont filles du Vieillard de la mer, Phorcys, une divinité marine de la première heure qui épousera sa sœur, Céto, avec laquelle il engendrera, outre les Gorgones, la plupart des monstres primitifs, une sympathique progéniture : Scylla, Echidna, le dragon des Hespérides, les Grées, etc. Si leur mère devait sûrement les trouver mignons étant bébés, c’est moins le cas des auteurs et des peintres grecs.

Les gorgones sont traditionnellement représentées comme des créatures féminines aux ailes d’or, aux mains de bronze; leurs bras sont en fer; leurs visages sont plats et arrondis, déformés par la fureur; leur nez est épaté, leur cou protégé par des écailles. Elles ont des oreilles bovines, leur bouche grande ouverte laisse voir crocs et défenses de sanglier ainsi qu’une langue pendante ; leurs yeux sont dilatés et exorbités ; elles portent une crinière de serpents.

Elles comptent, avec les Erynnies, dont il est également dit que nul ne peut les regarder en face, parmi les monstres les plus redoutés de la mythologie grecque. Leur nom générique gorgone signifie d’ailleurs « terrible ».

Selon Hésiode, elles habitent l’extrême Occident, au-delà du fleuve Océan qui limite le monde, près du royaume des morts et du jardin des Hespérides, un lieu qui voit se rencontrer notre terre et le monde d’en dessous. Par la suite, leur lieu de résidence variera selon les auteurs: Hyperborée pour Pindare, Sud-est du monde pour Eschyle, mais tous s’accordent pour situer les Gorgones au-delà du monde civilisé, au cœur de contrées extrêmes, limitrophes des Enfers.

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II. Aux Grées des flots

Medusa, Franz von Stuck, 1908.
Medusa, Franz von Stuck, 1908.

Acrisios, le roi d’Argos, averti par un oracle qu’il serait tué par son petit fils, enferme sa fille Danaé dans une chambre souterraine aux parois de bronze, pensant ainsi garantir son abstinence, mais c’est compter sans l’intervention des dieux. Zeus, épris de la beauté de la jeune femme, vient la féconder sous la forme d’une pluie d’or.

Naîtra un enfant, Persée, que sa mère cache dans le silence et l’obscurité jusqu’au jour où il pousse, en jouant, un cri qui est entendu par son grand-père. Acrisios décide alors de se débarrasser du duo gênant. Il les enferme tous deux dans un coffre qu’il fait jeter en pleine mer.

Mais comme toujours dans les récits mythologiques, la tactique ne fonctionne pas. Le coffre échoué sur une plage de l’île de Seriphos est trouvé par un pêcheur qui emmène Danaé et son fils au palais de Polydectès, le tyran de l’île. La mère et l’enfant sont bien acueillis, surtout la mère… Polydectès poursuivant Danaé de ses désirs, mais il est gêné par la présence de son fils.

À ce stade, du mythe, les versions varient : L’une raconte simplement que pour se débarrasser du jeune homme, le roi l’envoie chercher la tête de Méduse. Une autre nous dit qu’invité à un eranos, un festin collectif où chacun doit apporter un présent, généralement un cheval, Persée, ne possédant pas cet animal, propose au roi de lui apporter plutôt « la tête de la Gorgone ». Celui-ci l’aurait pris au mot. Une troisième version enfin, indique que Persée se serait mis en chasse de la Gorgone sur les conseils d’Athéna qui détestait le monstre.

– Va la tuer.

– Pourquoi ?

– Parce que j’aime pas sa gueule.

Le héros, aidé par Athéna et Hermès, se rend chez les Grées, monstres anthropophages ne possédant qu’un seul œil et une dent qu’elles s’échangent à tour de rôle. Persée dérobe l’œil unique au moment où celui-ci transite d’une main à une autre et les oblige à lui révéler le chemin de la demeure de Méduse.

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III. L’invention du rétroviseur

Après lui avoir indiqué la route, les Grées donneront également aux héros quelques gadgets, cadeaux forcés, auxquels Hermès joindra une faucille et Athéna, un miroir ou un bouclier. Persée se trouve désormais correctement armé pour affronter Méduse : sandales lui permettant de s’élever à volonté dans les airs, harpè (la faucille qui a servi à Cronos pour émasculer son père Ouranos), casque d’Hadès ou kunéè grâce auquel il se rend invisible, besace (kibisis) dans laquelle il enfouira la tête de Gorgô et enfin, bouclier qui le protégera du regard mortel.

Ce dernier élément n’apparaît cependant qu’à partir du Ve siècle. Les premières représentations de Persée le montrent détournant la tête au moment de frapper sa victime; ultérieurement, on le verra contemplant le visage de Méduse renvoyé par le poli du métal, ce qui lui évite la rencontre visuelle frontale. Dans ces versions, le reflet est inoffensif, l’image dans le miroir n’étant qu’un double affaibli ne conservant pas le pouvoir pétrifiant de Méduse.

Persée brandissant la tête de la Gorgone, Benvenuto Cellini, 1554.

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Une explication opposée, accordant au reflet les mêmes conséquences mortifères que la vision frontale, sera cependant donnée par des commentateurs tardifs: la Gorgone aurait été prise au piège de son propre regard. C’est ainsi, par exemple, que certains historiens interprètent le dessin d’une monnaie où Persée regarde vers le haut, brandissant son bouclier vers Méduse : « Dans une monnaie du cabinet des médailles de la Bibliothèque Nationale, Persée et Méduse font face au bouclier, que tient Athéna, mais le regard de Persée est nettement tourné vers le haut de sorte que seule la Gorgone peut s’y voir. Elle est donc victime de sa propre fascination […]. Le bouclier n’est plus seulement l’instrument qui permet au héros de guider le coup de sa harpè sans avoir à affronter le regard du monstre. C’est un piège qui fait de Méduse la victime de son propre pouvoir fascinateur et pétrifiant. » [1]

Cette interprétation, qui exclut en passant le geste de la décapitation, séduira les lecteurs modernes du mythe, sans doute parce qu’elle s’inscrit dans une problématique résolument contemporaine de l’identité où le miroir joue un rôle de révélateur du «je», elle est cependant anachronique si l’on considère le statut des images reflétées en Grèce ancienne et le fait que la question de l’identité individuelle ne se pose pas ou très différemment dans ces sociétés.

IV. Du bon usage de la Gorgone

Du sang versé de la Gorgone naîtront Chrysaor et Pégase, le cheval ailé plus tard dompté par Bellérophon :  « Quand Persée lui eut tranché la tête, le grand Chrysaor surgit, avec le cheval Pégase. Tous deux reçurent ces noms, l’un parce qu’il était né aux bords des flots d’Océan, l’autre parce qu’en ses mains, il tenait une épée d’or. Et Pégase, prenant son vol, quitta la terre, mère des brebis, et s’en fut vers les immortels. Il habite aujourd’hui le palais de Zeus, portant le tonnerre et la foudre pour le compte du prudent Zeus » [2].

Chrysaor au glaive d’or et le cheval Pégase naissent du sang de Méduse, Sir Edward Burne-Jones, 1875
Chrysaor au glaive d’or et le cheval Pégase naissent du sang de Méduse, Sir Edward Burne-Jones, 1875

De Pégase, il était dit que le choc de son sabot sur le sol était capable de faire jaillir des sources. Contrairement à sa mère, cet enfant de la Gorgone est donc « porteur de vie » plutôt que de mort. Un renversement de valorisation qui peut s’expliquer si l’on considère que, né du geste purificateur de la décollation, Pégase se trouve expurgé du pouvoir mortifère de la Gorgone. En tirant sur le symbole, on pourrait y voir un principe masculin et ouranien venant neutraliser en même temps que féconder, les forces chthoniennes et maternelles, mais cette lecture est peut-être tout aussi anachronique que l’interprétation moderne du miroir.

De jolies anecdotes sont associées à des bouts de Gorgone : il est ainsi raconté, par exemple, dans un épisode du mythe d’Héraclès, comment une seule boucle de la chevelure de la Méduse est capable de mettre une armée en fuite ; de même, le sang de Méduse est censé être doué de propriétés magiques : le sang provenant de la veine gauche serait un poison mortel tandis que celui qui coule de la veine droite constituerait un remède capable de ressusciter les morts. Asclépios, le grand médecin, l’utilisera ce qui n’ira pas sans provoquer la colère de Zeus.

Ces histoires sont toutes centrées autour de parties du corps de Méduse, dont le morcellement semble être un attribut. Ainsi que le fait remarquer J. Clair, Méduse partage, dans l’imaginaire populaire, avec certains insectes, la réputation de pouvoir vivre par tronçons, la tête et le corps étant censés être doués chacun d’autonomie : « Gigantesque, au fronton de Corfou, la Gorgone agite ses membres démesurés. Écailleuse, chitineuse, le corps divisé par des articulations rigides, elle est pareille à un insecte […]. De cette apparence insectiforme peut-être, le pouvoir qu’on attribuera à sa tête de pouvoir continuer de vivre après qu’elle ait été coupée. Cette étonnante propriété (était) conférée aux araignées, aux serpents et à la plupart des invertébrés » [3]. Plus généralement, c’est le propre de la monstruosité que de se présenter comme un collage d’éléments disparates plus ou moins bien assemblés; les parties du monstre ne semblent pas tenir [4].

Persée fera un usage abondant de la tête de Gorgô: il change en montagne Atlas qui lui a refusé l’hospitalité, pétrifie Polydectès, transforme partiellement en pierre le monstre qui tente de dévorer Andromède, tue Phinée son oncle à qui la jeune femme avait été promise, puis finit par tuer accidentellement Acrisios, confirmant ainsi la prédiction qui avait failli lui être fatale dans sa jeunesse.

Selon certaines versions, après s’en être servi à de multiples reprises, Persée enterra la tête de Méduse sous l’agora d’Argos ; selon d’autres, il l’offrit à Athéna qui demanda à Héphaïstos de la fixer sur son bouclier. Enfin, Perséphone, reine du monde des ombres, aurait elle aussi disposé, dans certaines versions du mythe, de la tête et s’en serait servi pour empêcher l’entrée de ceux qui auraient voulu forcer l’entrée des Enfers.

Le mythe rejoint ici une pratique courante, celle de peindre des figures horrifiques sur les armes pour effrayer l’ennemi, ainsi qu’une tradition magique ayant cours dans des cultures très différentes : l’utilisation de faces monstrueuses dans un but apotropaïque.

Ces deux usages concernent particulièrement la face méduséenne que l’on retrouve à la fois sur les boucliers & dans de nombreux sanctuaires pour marquer une défense. Dante en fera beaucoup plus tard, l’une des gardiennes de son Enfer.

Melmothia 2006.

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Notes

[1] Françoise Frontisi-Ducroux, Du masque au visage. Aspects de l’identité en Grèce ancienne. Flammarion, Paris, 1995.

[2] Hésiode, Théogonie, Édition Les Belles Lettres, 1986.

[3] Jean Clair, Méduse, Editions Gallimard, 1989, p.53.

[4] Cf Charles Grivel, Le fantastique, Publication de l’Université de Mannheim, 1983.


Commentaires 1

  • Bonjour,

    J’ai certaines questions à vous posez concernant Perséphone…je vous en prie réponsez-moi le plus vite possible.
    Merci par avance.

    Sandy

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