Un fou dans une Camisole Dorée

Un fou dans une Camisole Dorée
Photochrome du château de Neuschwanstein, en Bavière, 1890-1905.

Dans la nuit du 13 juin 1886, les truites du lac de Starnberg sont dérangées par des gens qui cherchent leur roi. Les berges ont déjà été passées au peigne fin, on a bien retrouvé son manteau mais le roi n’était pas dedans. En désespoir de cause, on drague le lac. C’est ennuyeux d’égarer son roi, même s’il a été destitué et déclaré fou, on s’y était quand même attaché.

Enfin, à force de fouiller les eaux, on remonte deux cadavres : celui de Louis II et celui de son psychiatre. Si la découverte permet aux truites de retrouver à peu près leur tranquillité, ce n’est pas le cas pour les historiens. Quelques heures avant sa mort, le roi partait en promenade dans le parc avec le docteur Von Gudden. On sait que les deux hommes se sont battus sur la rive avant d’entrer dans l’eau, mais la suite est un mystère qui fera couler beaucoup d’encre : suicide, meurtre, noyade accidentelle ? Si vous voulez mon avis, c’est encore un coup des chimères.

Le 10 juin 1864, Maximilien II, à peine âgé de 53 ans, décède des suites d’une maladie mystérieuse. La couronne atterrit sur la tête du jeune Louis, son fils qui compte alors 18 printemps. Le règne de Louis II de Bavière commence. Mal préparé aux responsabilités qui lui dégringolent dessus, il rêve pourtant d’être un monarque exemplaire.

Et c’est précisément ça le problème : il rêve. Ses modèles flottent quelque part dans une nébuleuse imaginaire, macédoine de lectures de Schiller, de Goethe, de tableaux et de musique, le roi rêve du Graal, de Lohengrin, de légendes et de Walhalla. A 16 ans, il découvre Wagner ce qui n’arrange pas les choses : Voilà l’incarnation sonore de ses songes. Il n’aura de cesse dès lors de rencontrer l’artiste, lui mettant finalement le grappin dessus après l’avoir fait chercher jusqu’en Autriche par son conseiller. Il le ramène chez lui, l’entoure d’or et de précautions. Wagner deviendra son idole, son ami et sa muse. Louis II fera des pieds et des mains pour que l’œuvre wagnérienne éclate au grand jour, créant un festival à Bayreuth dédié au compositeur, le soutenant envers et contre tout, même si ça jase sacrément car le roi ne s’occupe guère de son royaume.

En Bavière, la révolution industrielle vient de débuter, la société en pleine mutation réclame des réformes. Pendant ce temps, Louis II fait aménager des jardins sur le toit de son palais à Munich, engage des comédiens pour lui jouer des pièces privées, et dessine des châteaux fantastiques, mélange de moyen âge rêvé et de modernité. Son peuple ne l’intéresse pas. Les femmes non plus. En 1867, il se fiance avec sa cousine Sophie de Bavière mais le mariage sera à plusieurs reprises reporté, puis finalement annulé en octobre de la même année.

Son truc, à Louis, c’est les châteaux. Il en dessine, en construit, en rêve la nuit. Déjà enfant, à la compagnie des hommes, il préférait celle de la nature et des héros d’antan, fasciné par les fresques murales du château de Hohenschwangau où sont représentées les grandes sagas mythiques. Le futur roi passe déjà beaucoup de temps seul, en longues promenades dans les forêts et vallées des alentours. Adulte, il fera tout pour rester en immersion dans son monde.

Mais si Louis II est un idéaliste qui se rêve héros de légendes, chevalier, sauveur de la veuve et de l’orphelin, ce Don Quichotte prussien s’arrête à l’emballage. Des Gestes de l’ancien temps, il ne retient que le decorum. Il faudra exhumer un vieux terme d’origine possiblement yiddish pour qualifier son art. Si Louis II ne s’illustre pas dans des actes de bravoure, par contre il invente involontairement le « kitsch ».

1870: La Bavière est sommée de se ranger aux côtés de la Prusse dans la guerre contre la France. Louis est désolé, mais il n’a guère le choix : il signe l’alliance, puis retourne dans ses rêves. Pour se consoler il lance la construction d’un « Versailles Bavarois » à la gloire de Louis XIV, fait donner des représentations théâtrales ou musicales pour lui seul, construire des châteaux pour son seul usage. De la même façon, il fait bâtir une chapelle pour assister seul à la messe, car Louis II est très croyant, ce qui est gênant puisqu’il est également homosexuel. Il s’en confie naïvement dans des lettres, pensant que le secret sera bien gardé. Mais ses conseillers le savent. Beaucoup de gens le savent. Ils s’en serviront contre lui. D’ailleurs le roi est déjà son propre ennemi, son éducation est incompatible avec ses penchants. Rongé par la culpabilité, il se renferme de plus en plus sur lui-même, s’isole.

Lors des repas, il ordonne de disposer devant lui d’énormes bouquets qui le cachent des convives, demande à l’orchestre de jouer aussi fort que possible pour couvrir les conversations. Désormais, il vit la nuit, volets fermés, et passe tout son temps à dessiner des plans. Lorsque la Bavière devient allemande, le roi quitte Munich pour s’installer dans les montagnes, au château de Linderhof, et s’enfermer définitivement dans la solitude. Il passe beaucoup de temps dans sa grotte de Vénus, une construction artificielles dotée de sophistications techniques, de jeux de lumières compliqués pour faire vivre les chimères. Le roi aime y aller sur sa « barque » pour songer en écoutant du Wagner joué pour lui par un orchestre dissimulé derrière les rochers… Il est désormais ruiné et continue à s’endetter pour poursuivre ses constructions. A sa mort, Louis II laissera derrière lui toute une collection de plans et de dessins destinés à construire d’autres châteaux de conte de fées.

Las de ses excentricités, son gouvernement fomente un coup d’état. Pour cela, on fait appel à un psychiatre, un dénommé Von Gutten, directeur de l’asile psychiatrique de Munich pour qu’il rédige et valide un rapport sur la santé mentale de Louis. A Munich, on prépare la régence, pendant qu’une commission d’aliénistes se met en route. Un siècle plus tard, le château de Neuschwanstein où le roi est arrêté en 1886 avant d’être transporté à Berg, servira de modèle au château de la belle au bois dormant de Walt Disney. Hommage au rêve diront certains, nouvelle fausse note wagnérienne diront les médisants.

Le 12 juin 1886, le roi est interné dans le château de Berg, au bord du lac de Starnberg. L’endroit est transformé en prison. Des barreaux sont installés aux fenêtres, des judas percés dans les portes. Louis II, destitué est placé sous tutelle et sous haute surveillance mais il ne restera pas longtemps dans sa cage. Le lendemain, le roi ainsi que son médecin sont retrouvés morts.

Le décès de Louis II fera beaucoup de bruit. Les truites s’en souviennent encore.

Un fou dans une Camisole Dorée. Melmothia, 2007

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