Ils vous sucent, mais ils avalent pas

Cette critique ayant donné lieu à une discussion avec l’auteur sur un forum, j’ai choisi de reproduire les divers commentaires au bas de cet article. Ils permettent d’entendre plusieurs sons de cloches ce qui est toujours mieux, d’autant que mon appréciation de l’ouvrage et hum, plutôt dure.

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Vampyres prétend rendre compte d’un phénomène en pleine expansion ces dernières années : la mode est à la « tribu vampire » pour reprendre l’expression médiatique consacrée. L’épidémie a débuté dans les années 90 lorsque crocs en résine et mouvements de cape ont commencé à se multiplier dans les milieux alternatifs sous l’influence notamment de personnalités médiatisées comme Father Sebastiaan, fangsmith new-yorkais, fondateur du Sanguinarium, de l’ordre Strigoï Vii et de quelques autres joyeusetés… Plus tard, des films tels que Blade ou Underworld ont pris le relais.

Comme pour démontrer que l’instinct grégaire est plus implacable que la loi de la gravité, les nouveaux vampires ont ressenti la nécessité de se rassembler et pas seulement pour se comparer les prothèses. De véritables groupes, sous-groupes, et « églises » émergent, soumis à des hiérarchies, des rituels et des systèmes de grades à faire pâlir un militaire, aux dénominations inspirées aussi bien de la Camarilla, des romans d’Ann Rice que piochées au petit bonheur la chance dans les traditions occultes.

Une belle salade à l’arrivée. Si d’un point de vue symbolique, ça ne veut pas dire grand-chose d’appartenir à la deuxième section en partant de la droite de l’Akasha-Blood des Séphiroths Argentés, sur le papier ça fait très joli.
Pour se distinguer des vampires « littéraires », certains ont adopté l’orthographe « vampyre ». Ceux-là ne boivent pas de sang, mais vous sucent le Ki.

Vampyres, Laurent Courau, photographies de Lukas Zpira, Editions Flammarion, 2006.
Vampyres, Laurent Courau, photographies de Lukas Zpira, Editions Flammarion, 2006.

Si je vous explique ça, c’est que l’ouvrage ne le fait pas ou quasiment pas. Après une ballade dans New York et une soirée plus ou moins goth où un type se fend d’une performance de suspension, le journaliste nous emmène dans la boutique d’un tatoueur aux dents longues qui disserte longuement sur son art, mais n’a pas envie de parler de vampirisme –nan, j’ai pas envie. La conversation reprend sur tout et rien, la pluie, le beau temps, les encres. Le gardien du centre commercial vient demander des comptes sur la caméra. L’incident occupe une page. Puis Courau propose au type de « revenir » sur la question de la prédation. Le lecteur rebrousse les pages, relit, fouille sans trouver de précédent au sujet ; l’interview a été apparemment coupée et mal raccordée. S’ensuit un discours abstrait sur la nécessité de prendre sa vie en main et de ne pas s’en laisser imposer par la société. Quel rapport avec le vampirisme ?

À la fin du premier chapitre, le lecteur fait « Beuh ? ». La suite sera dans le même ton. Le livre multiplie les rustines et les morceaux rapportés comme ces biographies de Crowley et Lavey parachutées au milieu du bouquin.
En fils spirituel de Jean-Paul Bourre, l’auteur choisit de nous faire profiter de ses impressions de bitume. Comme lui, il parle à la première personne, multiplie les digressions – ce qui ne serait pas un problème si le sujet principal était traité, et racle les fonds de plats pour avoir du croustillant, quelque chose comme : « et là le maître vampire allume une bougie ! Vous vous rendez compte ? Une bougie !… brrrr, j’en frissonne. »

Il y a bien des vampires par-ci par-là, ce sont des gens très occupés qui répondent aux interviews entre deux portes : « on ne devient pas vampire, on naît vampire » ou « tu vois, mec, la communauté c’est super important, c’est ma famille ». 
Et puis ? Et puis rien, messieurs dames. Ou presque. Courau suspecte qu’une tradition vampirique se serait tissée depuis le fond des âges. Il décide de se documenter en se collant à la lecture du Matin des Magiciens et de cinq ou six autres cités en vrac (Ave Lucifer d’Antebi, Les esclaves du diable, La cuisine provençale… ah non, pas celui-là) qui le persuadent que cette chaîne vampirique existe.

Les lecteurs avertis devineront que Courau pompe Bourre qui pompait tout seul dans son coin à l’époque.
De la chaîne en question, on ne saura rien de plus, à la place on a droit à la traditionnelle salade occulte : une petite tranche de Crowley, quelques miettes de Lavey, deux Égyptiens qui passaient par là… Manquent les Atlantes ce coup-ci. Que Crowley ait parlé de vampirisme psychique c’est bien possible, mais ce qu’il en a dit restera un mystère, par contre on nous sert sa biographie. Pour le dire autrement : dès que ça pourrait devenir intéressant, l’auteur passe à autre chose. Plus loin, on subira l’incontournable piqûre de rappel sur la Comtesse sanglante et Vlad Tsepesh… On croyait qu’on allait y échapper. Non.

En fin de compte, la plus belle réussite de Vampyres réside dans les stratégies d’évitement que l’auteur déploie pour parvenir à ne rien dire d’intéressant en 300 pages et surtout ne soulever aucune question essentielle. D’un point de vue informatif Vampyres est indigent et du point de vue de la réflexion c’est carrément néant. Au point qu’on se demande de quel côté se situe cette indigence. À la décharge du journaliste demeure l’hypothèse la plus probable, que le milieu soit aussi creux qu’il y paraît. Faire la teuf et se taper des filles semble au cœur de la problématique vampirique contemporaine, ce qui ne serait pas gênant si les choses étaient posées comme telles plutôt qu’inscrites dans un décor en trompe-l’œil. 
« Sans plus attendre, la soirée s’emballe sous un bombardement d’infrabasses et de guitares métalliques. Le son est lourd, puissant, quasiment oppressant. Impudique et lascive, une gogo danseuse ondule en exhibant le large pentagramme qui couvre son dos. Elle se plie pour offrir sa gorge aux passants. Pulsions tribales, énergie clanique, une marée inhumaine déferle sur le dancefloor qui tremble sous sa hargne. La foule hurle en chœur les refrains des morceaux. »

Parmi les pépites d’information grappillées au fil des interviews, on apprend qu’on mord propre au Strigoi Vii et que ces vampires ne font pas de taches en mangeant. D’ailleurs, dans les interdictions du groupe, « boire du sang » figure en bonne place. Les vampyres bouffent les gens, nous sommes bien d’accord, mais c’est politiquement plus correct que ça reste un peu abstrait… 
De sanguinaire, le vampirisme est donc devenu psychique, il se balade à la limite de la métaphore. En quoi ça consiste exactement ? (le premier qui me répond « à se nourrir d’énergies », j’y fais sauter les prothèses). Quelles théories sous-tendent cette pratique ? Qu’est-ce qu’on entend par énergie ? De tout ça, on ne saura rien, mais ça n’a qu’une importance secondaire, puisque grâce à Courau on sait désormais que Father Sebastiaan a un joli chapeau.

Pourtant il y aurait beaucoup à dire et à questionner. L’obsession des grades notamment qu’on devine inspirée à la fois de la Camarilla, du SM et des sociétés secrètes à vocation initiatique. Ann Rice rencontre Crowley et Oscar Wilde. Mais ces idées, ces comportements, ces contradictions, le journaliste ne les interroge pas, ne creuse aucun paradoxe, se contentant de trouver tout ça du plus grand chic et de faire quelques effets de manche pour agiter les fumigènes.
On bande beaucoup chez les vampyres, on fouette et on aime, on crache sur la société tout en s’y intégrant, on cultive la marge et le politiquement correct, l’occulte et le trivial, la marginalité et un ordre quasi militaire, on n’y croit pas et on y croit… Le mouvement vampirique semble au carrefour d’inspirations contradictoires à la fois sérieuses et légères mais si jamais les principaux intéressés en assument les paradoxes, personne ne nous en informe et c’est bien dommage.

Melmothia, 2006

Commentaires (du Forum)

Laurent Courau

Melmothia,

 Pas de problème pour les critiques. Je trouve ça intéressant. Globalement, en lisant tes questions et la critique du livre, j’ai le sentiment que tu attendais un livre destiné à un public de spécialiste de l’ésotérisme. Ce qui n’était effectivement pas mon propos. Pour trouver des réponses à tes questions sur le sujet, je te conseille la lecture du Psychic Vampire Codex de Michelle Belanger, de V, l’ouvrage collectif édité par Father Sebastiaan, et prochainement des livres à paraître de Marcos Drake aux éditions INRI.

Maintenant, pour répondre à tes questions…
-As-tu été soumis à une censure de la part des interviewés ? 
Il faudrait voir ce que tu entends par censure, mais la réponse serait a priori oui. Lorsque tu interviewes des gens, il est rare qu’ils te révèlent totalement et entièrement le dessous des cartes. Ça vaut pour les vampyres, mais aussi pour n’importe qui. Encore plus dans des cercles fermés. Il m’a fallu un certain temps pour qu’ils acceptent simplement de parler et, qui plus est, devant une caméra. Et même si ça ne te satisfait pas pleinement, personne n’avait jamais été aussi loin avec eux.

-Pourquoi ne pas avoir creusé l’aspect « rituel » des choses ?
Comme je le disais en introduction de ma réponse, mon intention n’était pas de faire un livre pour un public de spécialistes. D’autant plus qu’il faudrait des centaines de pages pour ne serait-ce qu’expliquer les concepts sur lesquels reposent leurs rituels. Michelle a consacré un livre de 300 pages à sa vision de l’ésotérisme vampirique et ne couvre qu’une partie de la question. Idem pour Father Sebastiaan. Pour ceux qui désirent approfondir, il y a une bibliographie en fin d’ouvrage. Et toutes les clés de départ me semblent figurer dans le livre.

-L’aspect hiérarchique, extrêmement présent dans ces groupes, est-il uniquement inhérent à l’héritage de la Camarilla ou recouvre-t-il autre chose?
Il y a l’héritage de V:tM, mais aussi le modèle des cercles occultes et des ordres ésotériques occidentaux (sur lesquels se base d’ailleurs V:tM). Pour le coup, la réponse à cette question me semble être dans le livre de manière assez claire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les digressions historiques sur Crowley, LaVey et leur héritage sont importantes. Cette scène et son fonctionnement ne sont pas apparus de manière spontanée. Il y a une filiation qui est développée dans Vampyres.

Quelques liens pour les ouvrages mentionnés :

 Michele Belanger. Sanguinomicon. Éditions INRI.

Henonymous

Oui ça n’a pas grand-chose a voir Blade et compagnie c’est trop récent. M’enfin, il faudrait que je lise son livre pour me faire une idée, on ne sait jamais, peut-être serai-je en désaccord avec toi.

JacKBarron

J’avoue ne pas trop bien comprendre ce dont parle ce bouquin, au final. Et la réaction de l’auteur ne fait que renforcer cette impression. Et je suis complètement surpris d’une question et d’une réponse en rapport avec l’univers de Rein+Hagen (même de loin…) ! Remarquez bien que je suis l’indécrottable cartésien du coin, hein !

Melmothia

@ Henonymous : Je salue ta prévoyance. C’est important de nous avertir qu’éventuellement, dans le cas incertain où tu lirais ce livre, tu pourrais ne pas être d’accord.

@ Jack Barron : Le but de l’ouvrage est apparemment de rendre compte de la multiplication des vampires comme des petits pains aux États Unis et bientôt en Europe. Évidemment la question subsidiaire reste : est-ce qu’il y a vraiment quelque chose à en dire? Personnellement je n’en sais rien. Après tout, que des types se fassent poser des crocs en plastiques n’est pas tellement fascinant si le phénomène se réduit à ça. Mais il paraît que non.

Mon interrogation sur le JDR est proportionnelle à ma perplexité concernant l’aspect extrêmement hiérarchisé des groupes ‘vampiriques’. On y trouve des camions entiers de grades incompréhensibles et de sous-catégories de grades incompréhensibles, des loges, des divisions de loges, des chapelles avec des affiliations complexes aux grades et aux loges susnommées. Chacun a sa place et son code-barre. J’avoue ne pas comprendre ce qui motive cette obsession des tiroirs. Est-elle héritée de l’ésotérisme ? Du jeu ? Autre… ? Pour l’instant, personne n’a su répondre à ma question. Si ce n’est pas magique, c’est donc ludique, et si ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est absurde… Quoi qu’il en soit, j’irai voir le film. Je suis une fille très curieuse et j’aime bien les vampires. J’espère que le documentaire livrera plus d’informations sur ce milieu.

Cyroul

J’ai beaucoup apprécié cet article qui est très bien écrit. Et j’ai positivement adoré le sous-titre. 
Seulement je ne suis pas d’accord avec le contenu de l’article.
Tu pars du postulat que Courau aurait dû écrire une thèse sur les mouvements de « vrais vampires ». Seulement ça n’était pas son ­objectif.
En écrivant dans le style gonzo, il reste dans de la pure subjectivité en racontant ses problèmes d’accès à l’information, ses comptes rendus de soirée, ses interviews loupées.
Ce journalisme gonzo est très intéressant, car il permet de rentrer dans des lieux et de rencontrer des personnes, des ambiances que l’on n’aura jamais l’occasion de connaître.

Et c’est évident que c’est un « journalisme d’observation » qui ne peut se permettre d’étudier en profondeur un courant social. Car en étudiant un phénomène, tu le démontes. Et si ce dernier est basé sur des contradictions, des modes, ou même du vent, tu le mets en évidence et tu détruis la magie de ce mouvement.

Et pour sauver définitivement le bouquin de Laurent, je dirais que malgré l’existence de ce mouvement depuis le début des années 90, on n’a pas eu une seule étude sérieuse du phénomène en 10 ans. Alors même si c’est du gonzo, on peut s’en contenter et apprécier avec plaisir les ambiances et les jolies photos, tout en relevant les contradictions et les amalgames de ces groupes.

Melmothia

@ Cyroul
: Comme je te l’ai dit ailleurs, ton point de vue se défend tout à fait. D’ailleurs, je souhaite du succès à l’ouvrage de Courau même si mon caractère de critique chieuse ne me permet pas de l’apprécier autant que toi. 
Allez, si tu promets de m’offrir un esquimau pendant la projection du film, je suis prête à avouer que j’ai été un peu dure…

Cyroul

C’est d’accord pour l’esquimau…

Sarg

Le problème est finalement le même que lorsque les journalistes se sont attaqués à toute forme « d’underground » par le passé. Le sensationnel prend le pas sur l’info. Peu importe que le vampyrisme semble bien être une asso Vampire : GN qui a mal tourné et que, finalement, tout ceci est un délire de gentils petits bourgeois qui veulent juste se croire exceptionnels (tiens,ça me rappelle autre chose…). La réalité est que le doute laissé sur la consommation du sang fera plus vendre et parler que l’explication d’une démarche spirituelle (si tant est que ce soit le cas). Parler d’orgies sexuelles sera plus porteur que parler de leurs référents idéologiques, littéraires, musicaux… Et rajouter un peu de satanisme fera toujours bon poids pour faire bander le geek moyen et frémir la ménagère. J’ai lu ce bouquin dans ces grandes lignes et mon avis, à chaud, est que tout ça sent bon le coup médiatique, au même titre qu’en son temps d’autres livres sur le rap ou les gothiques. Je partage donc l’avis de Mel : racoleur (pour ne pas dire putassier) et vide de tout réel travail journalistique.

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