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Gothic, La Culture des Ténèbres, Gavin Baddeley

Déposé par dans 15 mai 2006 – 20 h 29 minPas de commentaire

Par Melmothia

Commençons par le début : l’introduction. On y découvre tout un tas de choses, notamment une étonnante filiation entre les batcaves et les Wisigoths, Ostrogoths et autres peuples avec rime en -go. L’auteur a apparemment épluché l’Encyclopedia Universalis et décidé de nous en faire profiter : l’architecture gothique, la culture médiéval, les danses macabres, les dandys, Burke, le roman gothique, tout y passe. Là où je suis tout à fait d’accord avec Baddeley, c’est que Walpole est absolument imbuvable. Lui-même affirme « j’ai écrit le château d’Otrante en deux mois ». Voilà, on comprend mieux.
 En passant, on apprécierait que le monsieur sorte la main de son slip en écrivant parce que ça se voit : « L’innocence et la vertu sont le parchemin vierge sur lequel les sceaux du péché s’inscrivent en larges arabesques rouges comme le sang et noires comme la nuit », il fallait l’écrire celle-là, et surtout la signer. Mais au moins Baddeley aime son sujet, et j’avoue : j’ai une certaine tendresse pour les auteurs qui rédigent en érection.

Ce que le gothique doit au romantisme, à Sade, au décadentisme, n’a rien d’un scoop mais j’en viens à m’interroger sur la pertinence des définitions foncièrement référentielles. Le goth est ainsi parce que Huysmans, parce que Blake et parce que Poe, c’est bien joli, ça donne du goût au potage, mais il faudrait peut-être questionner cette manie de la filiation. Goethe a failli s’étrangler quand on l’a traité de précurseur des romantiques, je me demande la tête que ferait Shakespeare si on lui disait que son oeuvre a tracé la voie à Siouxie and the Banshees. 
Cela dit, ce n’est pas non plus faux. Le terme gothique, quand on y réfléchit, a toutes les chances de venir en ligne droite de l’imaginaire romantique avec sa manie de chercher ailleurs. C’est la même réaction qui quelques années plus tôt poussait déjà Walpole et ses amis à plonger la tête dans des souterrains éclairés à la bougie. Il faut dire que Voltaire et La Mettrie, vu de près, ça fait pas envie. Alors, on se réclame du rêve, de la passion par opposition à la raison, on brandit la gratuité contre le progrès et le culte de l’utile. 
Il est évident que les goths contemporains participent de ce même regard en arrière. Ce qui n’a jamais cessé de me laisser perplexe : on louche quand même vers un époque et des gens qui louchaient vers une autre époque en se disant que c’était mieux.

Le Chapitre III nous livre plein de nouveaux détails croustillants sur les meutres d’Ed Gein – c’est fou le potentiel de détails croustillants des meutres d’Ed Gein – et sur la vie de Lovecraft. 
Tout cela est fort intéressant même si on ne voit toujours pas le rapport avec le sujet principal. A moins que ce ne soit une sorte de réponse à « mais que lisent les gothiques ? ». En passant, Baddeley nous rappelle que bien injuste est le sort envers cette pauvre Anne Rice dont le talent littéraire n’est pas reconnu à sa juste valeur !
 On a dit de cette brave femme qu’elle écrivait de la pornographie. En ce qui me concerne, je reprends volontiers cette critique au sens large : elle n’a pas enrichi un mythe, elle l’a défloré, pour ne pas dire qu’elle lui a mis les tripes à l’air. De l’érotisme en demi-teinte qui flottait dans les histoires de vampires du XIXe, elle nous a fait un sitcom, quelque chose de lisse, prêt à la consommation, plein de frou-frous et de morsures propres – il est beau mon vampire, il est blond, il sent bon le tombeau frais. Après le gros plan sur les canines à la Hammer et le zoom sur les couilles à la Rice, il va lui rester quoi à montrer à ce pauvre mythe ?
 En tirant un peu sur l’idée, on pourrait penser que le même effeuillage est à l’œuvre chez les goths, puisqu’on croise désormais beaucoup moins de dentelles que de sous-vêtements dans les soirées. D’un érotisme implicite à un érotisme affiché… Or, on sait où tout ça mène, à un moment donné ou un autre, à la débandade.

Le chapitre suivant nous raconte le gothique à la télé et à la radio. « Quelle peut être l’importance du tube cathodique dans un culture qui idolâtre le passé, se languit d’une époque éclairée à la bougie ? » héhéhé, se questionne l’auteur en une pirouette rhétorique qui me laisse rêveuse. De The Crow à l’Exorciste en passant par Buffy et la Famille Addams, Gavin Baddeley nous offre un panorama du cinéma fantastique sans jamais se poser une seule fois le problème du « genre ». Evidemment le point commun entre tous ces objets jetés dans le chaudron, le gothisme, réel ou supposé, ne se laisse pas saisir facilement, mais à défaut d’une définition, Baddeley aurait pu tenter une approche, ou expliquer en quoi la démarche était délicate, plutôt que de nous offrir un catalogue.
 Or, en général, les choses se déploie ainsi : au commencement se trouve l’œuvre, quelque chose qui se constitue déjà par filiations et/ou par oppositions, en regardant vers le passé et/ou l’avant-garde (ce qui revient au même) qui a donc une vague parenté par ci par là, les yeux de mamies et les cheveux du tonton tout en ne ressemblant vraiment à personne. Cependant, l’œuvre est rarement isolée, elle éclôt dans l’air du temps, au milieu d’œuvres cousines qui partagent avec elle certains goûts et certaines humeurs.
Lorsqu’on dispose de suffisamment d’œuvres pour faire un bouquet, les critiques se mettent à compter les pétales, mesurer les tiges, et finissent par appeler ça un « genre » bien qu’entre temps aient éclôt des formes mutantes qui ressemblent à leur mère mais pas tout à fait. On peut passer des heures ainsi à se demander ce qui fera ou non joli dans le vase. Les littéraires y excellent. 
Entre temps, les géniteurs de la première oeuvre ont eux-mêmes évolué et fait pousser de nouvelles oeuvres qui ont modifié le genre. Ce qui n’empêche personne de continuer à assembler les fleurs par ressemblances de plus en plus vagues, etc. A la fin, on sent bien qu’il y a un air de famille mais on ne sait plus trop bien quoi.

Voilà, je vous ai fait la version bucolique de la problématique des genres.
Comment on s’en sort ? Eh bien, on s’en sort pas. D’ailleurs quand on a fini d’empaqueter le bouquet, arrive la jeune génération qui crache sur tout ça, va ramasser un poignée de graines un siècle ou deux en arrière, déclare que c’est tout neuf et renouvelle à peu près le paysage. 
Dans cette perspective, Baddeley n’a pas tout à fait tort de nous montrer son joli herbier à condition d’en expliquer la nécessité et les limites, ce qu’il ne fait pas.

On arrive finalement à la musique. Epluchage en règle des fondateurs du mouvement… Comment ça, les fondateurs du mouvement ? On nous a dit deux chapitres plus haut que c’étaient Walpole et Radcliffe… ? Non ? Ah, c’était pas le même gothique ! Moi qui étais persuadée que Baudelaire avait piqué les New Rocks d’Edgar Poe. Zut alors ! Je me suis mélangée les Ostrogoths. D’accord je suis un tantinet médisante mais au bout d’un moment, on a l’impression que « goth » fonctionne un peu comme « schtroumpf ». Concernant l’émergence du genre musical, le couplet sur les inspirateurs des inspirateurs ne nous sera pas épargné : Jim Morrisson, les Cramps et Alice Cooper font un tour de piste. Et puis, nous voilà à l’ère moderne, pas la meilleure si on regarde les photos, ma préférée restant la femme en bottes, masque et corset panthère avec un collier de chien de la p. 260, le sommet du bon goût mais c’est connu : le graou-graou c’est toujours classe. Pour Baddeley, le gothisme actuel se définit par le tryptique : vampirisme/fétichisme/néo-paganisme.
 Donc vous avez bien compris ? Il faut danser dans les bois déguisées en saucisses, mesdemoiselles, comme ça le vampire romantique, dépressif et blafard, à défaut de sang, il aura au moins son boudin.

La conclusion de l’ouvrage nous révèle que  : 
« Dans notre culture nivelée par le bas, le gothique reste le seul culte jeune pouvant se vanter de posséder une tradition littéraire et artistique qui lui soit propre ; il a survécu aux pièges du sybaritisme qui menacent la jeunesse et s’est transformé en un mode de vie et une esthétique viables. Il ne s’est pas contenté de tolérer la diversité sociale et la déviance, il les a célébrées longtemps avant que la mode n’ait rendu de telles attitudes populaires. Notre monde grisâtre devient de plus en plus homogène et mercantile, alors que le goth exalte l’ésotérique et l’exceptionnel. Sa légèreté, sa théâtralité et son amour de l’occulte en font un affront direct à la culture consumériste engourdie et à la rigide éthique du travail. À ceux qui avancent que porter un intérêt au sexe et à la mort est un peu inquiétant, je riposte que ne pas éprouver de fascination pour ces deux sujets, l’érotisme célébrant la vie et le destin inévitable qui est notre lot commun, est encore bien plus inquiétant. Que peut-il exister de plus captivant que la zone où ces deux forces opposées de l’existence entrent en collision ? »

Vous voulez mon avis ? On est une bande d’imbéciles,
 idéal simplifié… la lala.

Melmothia 2006

Gothic, La culture des ténèbres, Gavin Baddeley, Editions Denoël X-treme (Traduction française 2004)

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