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Dogme et Rituel de la Haute Magie : Discours Préliminaire

Déposé par dans 8 mai 2012 – 18 h 12 minUn commentaire

Dogme et Rituel de la Haute Magie

Eliphas Lévi, 1854

Tome Premier : Dogme.

 Discours Préliminaire.

Des Tendances Religieuses , Philosophiques et Morales De Nos Livres Sur La Magie.

Depuis que la première édition de ce livre a été publiée, de grands événements se sont accomplis dans le monde, et d’autres plus grands peut-être encore sont à la veille de s’accomplir.

Ces événements nous avaient été annoncés comme d’ordinaire par des prodiges : les tables avaient parlé, des voix étaient sorties des murs, des mains sans corps avaient écrit des mots mystérieux, comme au festin de Balthasar.

Le fanatisme, dans les dernières convulsions de son agonie, a donné le signal de cette dernière persécution des chrétiens annoncée par tous les prophètes. Les martyrs de Damas ont demandé aux morts de Pérouse le nom de celui qui sauve et qui bénit ; alors le ciel s’est voilé et la terre est restée muette.

Plus que jamais la science et la religion, le despotisme et la liberté, semblent se livrer une guerre acharnée et se jurer une haine irréconciliable. N’en croyez cependant pas à de sanglantes apparences : elles sont à la veille de s’unir et de s’embrasser pour toujours.

La découverte des grands secrets de la religion et de la science primitive des Mages, en révélant au monde l’unité du dogme universel, anéantit le fanatisme en donnant la raison des prodiges. Le verbe humain, le créateur des merveilles de l’homme, s’unit pour jamais avec le verbe de Dieu, et fait cesser l’antinomie universelle en nous faisant comprendre que l’harmonie résulte de l’analogie des contraires.

Le plus grand génie catholique des temps modernes, le comte Joseph de Maistre, avait prévu ce grand événement. « Newton, disait-il, nous ramène à Pythagore, l’analogie qui existe entre la science et la foi doit tôt ou tard les rapprocher. Le monde est sans religion, mais cette monstruosité ne saurait exister longtemps ; le dix-huitième siècle dure encore, mais il va finir. »

Partageant la foi et les espérances de ce grand homme, nous avons osé fouiller les décombres des vieux sanctuaires de l’occultisme ; nous avons demandé aux doctrines secrètes des Chaldéens, des Égyptiens et des Hébreux, les secrets de la transfiguration des dogmes, et la vérité éternelle nous a répondu : la vérité, qui est une et universelle comme l’être ; la vérité, qui appartient à la science comme à la foi ; la vérité, mère de la raison et de la justice ; la vérité vivante dans les forces de la nature, les mystérieux Eloim qui refont le ciel et la terre quand le chaos a repris pour un temps la création et ses merveilles, et quand l’esprit de Dieu plane seul sur l’abîme des eaux.

La vérité est au-dessus de toutes les opinions et de tous les partis.

La vérité est comme le soleil ; aveugle est celui qui ne la voit pas. Tel était, nous n’en saurions douter, le sens d’une parole célèbre de Bonaparte, prononcée par lui à une époque où le vainqueur de l’Italie, résumant la Révolution française incarnée en lui seul, commençait à comprendre comment la république pouvait être une vérité.

La vérité, c’est la vie, et la vie se prouve par le mouvement. Par le mouvement aussi, par le mouvement voulu et effectif, par l’action, en un mot, la vie se développe et revêt des formes nouvelles. Or,les développements de la vie par elle-même, et son enfantement des formes nouvelles, nous l’appelons création. La puissance intelligente qui agit dans le mouvement universel, nous l’appelons le VERBE, d’une manière transcendantale et absolue. C’est l’initiative de Dieu, qui jamais ne peut rester sans effet ni s’arrêter sans avoir atteint son but. Pour Dieu, parler c’est faire ; et telle devrait être toujours la portée de la parole, même chez les hommes : la vraie parole est la semence des actions. Une émission d’intelligence et de volonté ne peut être stérile sans qu’il y ait abus ou profanation de sa dignité originelle. Et c’est pour cela que le Sauveur des hommes doit, non seulement de toutes les pensées égarées et sans but légitime, mais encore et surtout des paroles oiseuses, nous demander un compte sévère.

Jésus, dit l’Évangile, était puissant en œuvres et en paroles ; les œuvres avant la parole : c’est ainsi que s’établit et se prouve le droit de parler. Jésus se mit à faire et à parler, dit ailleurs un évangéliste, et souvent, dans le langage primitif de l’Écriture sainte, une action est appelée un verbe. Dans toutes les langues, d’ailleurs, on nomme VERBE ce qui exprime à la fois l’être et l’action, et il n’est pas de verbe qui ne puisse être suppléé par le verbe faire, en diversifiant le régime. Dans le principe était le Verbe, dit l’évangéliste Saint-Jean. Dans quel principe ? Dans le premier principe ; dans le principe absolu qui est avant toute chose. Dans ce principe donc était le Verbe, c’est-à-dire l’action. Cela est incontestable en philosophie, puisque le premier principe est nécessairement le premier moteur. Le Verbe n’est pas une abstraction : c’est le principe le plus positif qui soit au monde, puisqu’il se prouve sans cesse par des actes. La philosophie du Verbe est essentiellement la philosophie de l’action et des faits accomplis, et c’est en cela même qu’il faut distinguer un verbe d’une parole. La parole peut être quelquefois stérile, comme dans la moisson il se rencontre des épis vides, mais le Verbe ne l’est jamais. Le Verbe, c’est la parole pleine et féconde ; les hommes ne s’amusent pas à l’écouter et à lui applaudir ; ils l’accomplissent toujours ! souvent sans le comprendre, presque jamais sans lui avoir résisté. Les doctrines qu’on répète ne sont pas celles qui réussissent. Le christianisme était encore un mystère, que déjà les Césars se sentaient détrônés par le Verbe chrétien. Un système que le monde admire et auquel la foule applaudit, peut n’être qu’un assemblage brillant de mots stériles ; un système que l’humanité subit pour ainsi dire malgré elle, c’est UN VERBE.

Le pouvoir se prouve par ses résultats, et comme l’a écrit, dit-on, un profond politique des temps modernes : La responsabilité est quelque chose quand on ne réussit pas. Cette parole, que des esprits in- intelligents ont trouvée immorale, est également vraie si on l’applique à toutes les notions spéciales qui distinguent la parole du Verbe, la volonté de l’action, ou plutôt l’acte imparfait de l’acte parfait. L’homme qui se damne, selon la théologie catholique, c’est celui qui ne réussit pas à se sauver. Pécher, c’est manquer le bonheur. L’homme qui ne réussit pas a toujours tort : soit en littérature, soit en morale, soit en politique. Le mauvais en tout genre, c’est le beau et le bon mal réussis. Et s’il faut remonter plus haut jusque dans le domaine éternel du dogme, deux esprits se trouvèrent autrefois, chacun desquels voulait la divinité pour lui seul : l’un réussit, et c’est lui qui est Dieu ; l’autre échoua, et devint le démon !

Réussir, c’est pouvoir ; échouer toujours, c’est tenter éternellement : ces deux mots résument les deux destinées opposées de l’esprit du bien et de l’esprit du mal.

Quand une volonté modifie le monde, c’est un Verbe qui parle, et toutes les voix se taisent devant lui, comme le dit le livre des Machabées, à propos d’Alexandre : mais Alexandre mourut avec son verbe de puissance, parce qu’en lui il n’y avait pas d’avenir ; à moins que la grandeur romaine n’ait été la réalisation de son rêve ! Or, de nos jours il se passe quelque chose de plus étrange : un homme qui est mort dans l’exil au milieu de l’océan Atlantique fait taire une seconde fois l’Europe devant son verbe, et tient encore le monde entier suspendu à la seule puissance de son nom !

C’est que la mission de Napoléon a été grande et sainte ; c’est qu’il y avait en lui un VERBE de vérité. Napoléon lui seul pouvait, après la Révolution française, relever les autels du catholicisme, et l’héritier moral de Napoléon avait seul le droit de ramener Pie IX à Rome. Nous allons dire pourquoi.

Il est dans la doctrine catholique de l’Incarnation un dogme connu dans les écoles théologiques sous le titre de Communication des idiomes. Ce dogme affirme que, dans l’union de la divinité et de l’humanité accomplie en Jésus-Christ, le rapprochement des deux natures a été si étroit, qu’il en est résulté une identité et une très simple unité de personne ; ce qui fait que Marie, mère de l’homme, peut et doit être appelée MÈRE DE DIEU. (Le monde entier s’est agité pour cette prérogative au temps du concile d’Éphèse.) Ce qui fait aussi qu’on peut attribuer à Dieu les souffrances de l’homme et à l’homme les gloires de Dieu. En un mot, la communication des idiomes, c’est la solidarité des deux natures divine et humaine en Jésus-Christ ; solidarité au nom de laquelle on peut dire que Dieu c’est l’homme, et que l’homme c’est Dieu.

Le magisme, en révélant au monde la loi universelle de l’équilibre et l’harmonie résultant de l’analogie des contraires, prend toutes les sciences par la base, et prélude par la réforme des mathématiques à une révolution universelle dans toutes les branches du savoir humain : au principe générateur des nombres il rattache le principe générateur des idées, et par conséquent le principe générateur des mondes, amenant ainsi à la lumière de la science le résultat incertain des intuitions trop physiques de Pythagore ; il oppose à l’ésotérisme théurgique de l’école d’Alexandrie une formule claire, précise, absolue, que toutes les sciences régénérées démontrent et justifient : la raison première et la fin dernière du mouvement universel, soit dans les idées, soit dans les formes, se résument définitivement pour lui dans quelques signes d’algèbre sous la forme d’une équation. Les mathématiques ainsi comprises nous ramènent à la religion, parce qu’elles deviennent, sous toutes les formes, la démonstration de l’infini générateur de l’étendue et la preuve de l’absolu, d’où émanent tous les calculs de toutes les sciences. Cette sanction suprême des travaux de l’esprit humain, cette conquête de la divinité par l’intelligence et par l’étude doit consommer la rédemption de l’âme humaine et procurer l’émancipation définitive du Verbe de l’humanité. Alors ce que nous appelons encore aujourd’hui loi naturelle aura toute l’autorité et toute l’infaillibilité d’une loi révélée ; alors aussi on comprendra que la loi positive et divine est en même temps une loi naturelle, puisque Dieu est l’auteur de la nature, et ne saurait se contredire dans ses créations et dans ses lois.

De cette réconciliation du Verbe humain naîtra la vraie morale, qui n’existe pas encore d’une manière complète et définitive. Alors aussi une nouvelle carrière s’ouvrira devant l’Église universelle. En effet, jusqu’à présent l’infaillibilité de l’Église n’a constitué que le dogme, et pour cela sans doute la Divinité ne voulait pas avoir besoin du concours des hommes appelés plus tard à comprendre ce qu’ils devaient croire d’abord. Mais, pour constituer la morale, il n’en est pas de même, car la morale est humaine autant que divine ; et celui-là doit nécessairement consentir au pacte qui s’y oblige le plus. Savez-vous ce qui manque le plus au monde à l’époque où nous arrivons ? C’est la morale. Tout le monde le sent, tout le monde le dit, et pourtant des écoles de morale sont ouvertes de tous côtés. Que faudrait-il à ces écoles ? Un enseignement qui inspirât la confiance ; une autorité raisonnable, en un mot, au lieu d’une raison sans autorité d’une part, et de l’autre d’une autorité sans raison.

Remarquons que la question morale a été le prétexte de la grande défection qui laisse en ce moment l’Église veuve et désolée. C’est au nom de l’humanité, cette expression matérielle de la charité, qu’on a soulevé les instincts populaires contre des dogmes faussement accusés d’être inhumains.

La morale du catholicisme n’est pas inhumaine, mais elle est souvent surhumaine ; aussi ne s’adressait-elle pas aux hommes du vieux monde, et se rattachait-elle à un dogme qui établit comme possibles la destruction du vieil homme et la création d’un homme nouveau. Le Magisme accueille ce dogme avec enthousiasme, et promet cette renaissance spirituelle à l’humanité pour l’époque de la réhabilitation du Verbe humain. Alors, dit-il, l’homme, devenu CRÉATEUR à l’instar de Dieu, sera l’ouvrier de son développement moral et l’auteur de son immortalité glorieuse. Se créer soi-même, telle est la sublime vocation de l’homme rétabli dans tous ses droits par le baptême de l’esprit ; et il se manifestera une telle connexion entre l’immortalité et la morale, que l’une sera le complément et la conséquence de l’autre.

La lumière de la vérité est aussi la lumière de vie. Mais la vérité, pour être féconde en immortalité, veut être reçue dans des âmes à la fois libres et soumises, c’est-à-dire volontairement obéissantes. À la splendeur de cette clarté, l’ordre s’établit dans les formes comme dans les idées, tandis que le crépuscule menteur de l’imagination n’enfante et ne peut enfanter que des monstres. Ainsi l’enfer se peuple de cauchemars et de fantômes ; ainsi la pagode des jongleurs se remplit de divinités affreuses et difformes ; ainsi les ténébreuses évocations de la théurgie donnent aux chimères du sabbat une fantastique existence. Les images symboliques et populaires de la tentation de saint Antoine représentent la foi pure et simple luttant, à l’aurore du christianisme, contre tous les spectres du vieux monde : mais le Verbe humain, manifesté et victorieux, a été prophétiquement figuré par cet admirable saint Michel, à qui Raphaël donne à vaincre, d’une simple menace, un être inférieur portant aussi la figure humaine, mais avec les caractères de la brute.

Les mystiques religieux veulent qu’on fasse le bien uniquement pour obéir à Dieu. Dans l’ordre de la vraie morale, il faudra faire le bien pour la volonté de Dieu toujours, sans doute, mais aussi pour le bien lui-même. Le bien est en Dieu le juste par essence, qui ne limite pas, mais qui détermine sa liberté. Dieu ne peut pas damner la majorité des hommes par caprice despotique. Il doit exister une proportion exacte entre les actions de l’homme et la création déterminante de sa volonté qui en fait définitivement une puissance du bien ou un auxiliaire du mal, et c’est ce que démontre la science exacte de la haute magie.

Voici ce que nous écrivions dans un livre publié en 1845 : « Le temps de la foi aveugle est donc passé, et nous arrivons à l’époque de la foi intelligente et de l’obéissance raisonnable, le temps où nous ne croirons plus seulement en Dieu, mais où nous le verrons dans ses oeuvres, qui sont les formes extérieures de son être.

» Or,voici le grand problème de notre époque :

» Tracer, compléter et fermer le cercle des connaissances humaines, puis, par la convergence des rayons, trouver un centre qui est Dieu.

» Trouver une échelle de proportion entre les effets, les vouloirs et les causes, pour remonter de là à la cause et à la volonté première.

» Constituer la science des analogies entre les idées et leur source première.

» Rendre toute vérité religieuse aussi certaine et aussi clairement démontrée que la solution d’un problème de géométrie. »

Voici maintenant ce que dit un homme qui a été assez heureux pour retrouver avant nous la démonstration de l’absolu suivant les anciens sages, mais assez malheureux aussi pour ne voir dans cette découverte qu’un instrument de fortune et un prétexte de cupidité.

« Il nous suffira ici de dire, par anticipation sur la doctrine du Messianisme, d’une part, que l’application de la raison absolue à notre faculté psychologique de la cognition produit en nous la faculté supérieure de la création des principes et la déduction des conséquences, laquelle est le grand objet de la philosophie ; et de l’autre part, que l’application de la raison absolue à notre faculté psychologique du sentiment produit en nous la faculté supérieure du sentiment moral et du sentiment religieux, laquelle est le grand objet de la religion. – On pourra ainsi entrevoir comment le Messianisme parviendra à l’union finale de la philosophie et de la religion, en les dégageant l’une et l’autre de leurs entraves physiques et terrestres, et en les ramenant, au-delà de ces conditions temporelles, à la raison absolue qui est leur source commune. On pourra de plus reconnaître déjà comment, par l’influence de ces conditions temporelles ou de ces entraves physiques, deviennent possibles, d’une part, l’ERREUR dans le domaine de la philosophie, et de l’autre, le PÉCHÉ dans le domaine de la religion ; surtout lorsque ces conditions physiques sont communes à celles de l’héréditaire dépravation morale de l’espèce humaine, qui fait partie de sa nature terrestre. Et l’on comprendra alors comment la raison absolue, qui est au-dessus de ces conditions physiques, de cette souillure terrestre, et qui, dans le Messianisme, doit détruire jusqu’à la source de l’erreur et du péché, forme, sous l’expression allégorique de la VIERGE QUI DOIT ÉCRASER LA TÊTE DU SERPENT, l’accomplissement de cette prédiction sacrée. – C’est donc cette Vierge auguste que le Messianisme introduit aujourd’hui dans le sanctuaire de l’humanité. »

Croyez, et vous comprendrez, disait le Sauveur du monde ; – étudiez, et vous croirez, peuvent dire maintenant les apôtres du Magisme.

Croire, c’est savoir sur parole. Or, cette parole divine, qui devançait et suppléait pour un temps la science chrétienne, on devait la comprendre plus tard, suivant la promesse du Maître. Voilà donc l’accord de la science et de la foi prouvé par la foi elle-même.

Mais, pour établir par la science la nécessité de cet accord, il faut reconnaître et établir un grand principe : c’est que l’absolu ne se trouve à aucune des deux extrémités de l’antinomie, et que les hommes de parti, qui tirent toujours vers les extrêmes opposés, craignent en même temps d’arriver à ces extrêmes, regardent comme des fous dangereux ceux qui avouent nettement leurs tendances, et dans leur propre système redoutent instinctivement le fantôme de l’absolu comme le néant ou la mort. C’est ainsi que le pieux archevêque de Paris désapprouve formellement les forfanteries inquisitoriales de l’Univers, et que tout le parti révolutionnaire s’est indigné des brutalités de Proudhon.

La force de cette preuve négative consiste en cette simple observation : qu’un lien central doit réunir deux tendances opposées en apparence, qui sont dans l’impossibilité de faire un pas sans que l’une entraîne l’autre à reculons ; ce qui nécessitera ensuite une réaction toute pareille. Et voilà ce qui arrive depuis deux siècles : enchaînées ainsi l’une à l’autre à leur insu et par derrière, ces deux puissances sont condamnées à un travail de Sisyphe et se font mutuellement obstacle. Retournez- les en les dirigeant vers le point central, qui est l’absolu, alors elles se rencontreront de face, et, s’appuyant l’une sur l’autre, elles produiront une stabilité égale à la puissance de leurs efforts contraires, multipliés les uns par les autres.

Pour retourner ainsi les forces humaines, ce qui semble au premier abord un travail d’Hercule, il suffit de détromper les intelligences et de leur montrer le but où elles croyaient trouver l’obstacle.

LA RELIGION EST RAISONNABLE. Voilà ce qu’il faut dire à la philosophie, et par la simultanéité et la correspondance des lois génératrices du dogme et de la science on peut le prouver radicalement. LA RAISON EST SAINTE. Voilà ce qu’il faut dire à l’Église, et on le lui prouvera en appliquant au triomphe de sa doctrine de charité toutes les conquêtes de l’émancipation et toutes les gloires du progrès.

Or, Jésus-Christ étant le type de l’humanité régénérée, la divinité rendue humaine avait pour oeuvre de rendre l’humanité divine : le Verbe fait chair permettait à la chair de devenir Verbe, et c’est ce que les docteurs de l’Église officielle n’ont pas compris d’abord ; leur mysticisme a voulu absorber l’humanité dans la divinité. Ils ont nié le droit humain au nom du droit divin ; ils ont cru que la foi devait anéantir la raison, sans se souvenir de cette parole profonde du plus grand des hiérophantes chrétiens : « Tout esprit qui divise le Christ est un esprit de l’Antechrist. »

La révolte de l’esprit humain contre l’Église, révolte qui a été sanctionnée par un effrayant succès négatif, aurait donc été, à ce point de vue, une protestation en faveur du dogme intégral, et la révolution, qui dure depuis trois siècles et demi, n’aurait eu pour cause qu’un immense malentendu !

En effet, l’Église catholique n’a jamais nié ni pu nier la divinité humaine, le Verbe fait chair, le Verbe humain ! Jamais elle n’a consenti à ces doctrines absorbantes et énervantes qui anéantissent la liberté humaine dans un quiétisme insensé. Bossuet a eu le courage de persécuter madame Guyon, dont il admirait pourtant et dont nous avons admiré après lui la consciencieuse folie ; mais Bossuet n’a vécu, malheureusement, qu’après le concile de Trente. Il fallait que l’expérience divine eût son cours.

Oui, nous appelons la Révolution française une expérience divine, parce que Dieu, à cette époque, permit au génie humain de se mesurer contre lui ; lutte étrange qui devait finir par un étroit embrassement ; débauche de l’enfant prodigue qui avait pour unique avenir un retour décisif et une fête solennelle dans la maison du père de famille.

Le Verbe divin et le Verbe humain, conçus séparément, mais sous une notion de solidarité qui les rendait inséparables, avaient dès le commencement fondé la papauté et l’empire : les luttes de la papauté pour prévaloir seule avaient été l’affirmation absolue du Verbe divin ; à cette affirmation, pour rétablir l’équilibre du dogme de l’Incarnation, devait correspondre dans l’empire une affirmation absolue du Verbe humain. Telle fut l’origine de la Réforme, qui aboutit AUX DROITS DE L’HOMME.

Les DROITS DE L’HOMME ! Napoléon les prouva par la gloire dont il environna son épée. Incarnée et résumée dans Napoléon, la révolution cessa d’être un désordre, et produisit par un éclatant succès la preuve irréfragable de son Verbe. C’est alors qu’on vit, chose inouïe dans les fastes des religions ! l’homme tendre à son tour la main à Dieu, comme pour le relever de sa chute. Un pape, dont la piété et l’orthodoxie n’ont jamais été contestées, vint sanctionner, de l’autorité de tous les siècles chrétiens, la sainte usurpation du nouveau César, et la révolution incarnée fut sacrée, c’est-à-dire reçut l’onction qui fait les CHRIST de la main même du plus vénérable successeur des pères de l’autorité !

C’est sur de pareils faits, aussi universels, aussi incontestables et aussi brillants de clarté que la lumière du soleil, c’est sur de pareils faits, disons-nous, que le Messianisme a posé sa base dans l’histoire.

L’affirmation du Verbe divin par le Verbe humain, poussée par ce dernier jusqu’au suicide, à force d’abnégation et d’enthousiasme, voilà l’histoire de l’Église depuis Constantin jusqu’à la Réforme.

L’immortalité du Verbe humain prouvée par des convulsions terribles, par une révolte qui a tenu du délire, par des combats gigantesques et par des douleurs semblables à celles de Prométhée, jusqu’à la venue d’un homme assez fort pour rattacher l’humanité à Dieu : voilà l’histoire de la révolution tout entière !

Foi et raison ! deux termes qu’on croit opposés et qui sont identiques.

Autorité et liberté, deux contraires qui sont au fond la même chose, puisqu’ils ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Religion et science, deux contradictions qui se détruisent mutuellement en tant que contradictions, et s’affirment réciproquement si on les con- sidère comme deux affirmations fraternelles.

Voilà le problème posé et déjà résolu par l’histoire. Voilà l’énigme du sphinx expliquée par l’Oedipe des temps modernes, le génie de Napoléon.

C’est assurément un spectacle digne de toutes les sympathies du génie humain, et nous dirons plus, digne de l’admiration des esprits même les plus froids, que ce mouvement pareil, ce progrès simultané, ces tendances égales, ces chutes prévues et ces rejaillissements également infaillibles, de la sagesse divine, d’une part, épanchée dans l’humanité, et de la sagesse humaine, de l’autre, conduite par la divinité ! Fleuves échappés d’une même source, ils ne se séparent que pour mieux embrasser le monde, et quand ils se réuniront, ils entraîneront tout avec eux. Cette synthèse, ce triomphe, cet entraînement, ce salut définitif du monde, toutes les âmes élevées les pressentaient : mais qui donc, avant ces grands événements qui révèlent et font parler si haut la puissance de la magie humaine et l’intervention de Dieu dans les oeuvres de la raison, qui donc eût osé les pressentir ?

Nous avons dit que la révélation avait eu pour objet l’affirmation du Verbe divin, et que l’affirmation du Verbe humain avait été le fait transcendant et providentiel de la révolution européenne commencée au xvie siècle.

Le divin fondateur du christianisme a été le Messie de la révélation, parce que le Verbe divin était incarné en lui, et nous considérons l’empereur comme le Messie de la révolution, parce qu’en lui le Verbe humain s’était résumé et se manifestait dans toute sa puissance.

Le Messie divin avait été envoyé au secours de l’humanité, qui périssait épuisée par la tyrannie des sens et les orgies de la chair.

Le Messie humain est venu en quelque sorte au secours de Dieu qu’outrageait le culte obscène de la raison, et au secours de l’Église menacée par les révoltes de l’esprit humain et par les saturnales de la fausse philosophie.

Depuis que la réforme et la révolution à sa suite avaient ébranlé en Europe la base de tous les pouvoirs ; depuis que la négation du droit divin transformait en usurpateurs presque tous les maîtres du monde et livrait l’univers politique à l’athéisme ou au fétichisme des partis, un seul peuple, conservateur des doctrines d’unité et d’autorité, était devenu le peuple de Dieu en politique. Aussi, ce peuple s’agrandissait-il dans sa force d’une manière formidable, inspiré d’une pensée qui pouvait se transformer en VERBE, c’est-à-dire en parole d’action : ce peuple c’était la race vigoureuse des Slaves, et cette pensée, c’était celle de Pierre le Grand.

Donner une réalisation humaine à l’empire universel et spirituel du Messie, donner au christianisme son accomplissement temporel, en unissant tous les peuples en un seul corps, tel devait être désormais le rêve du génie politique transformé par l’idée chrétienne en génie social. Mais où serait la tête de ce colossal empire ? Rome avait eu à ce sujet sa pensée, Pierre le Grand avait la sienne, et Napoléon seul pouvait en concevoir une autre.

La fortune des descendants de Pierre trouvait en effet à cette époque une digue infranchissable dans les ruines du sanctuaire des papes, ruines vivantes où semblait dormir le catholicisme immortel comme le Christ dans son tombeau. Si la Russie eût été catholique après la réforme, la Révolution française était étouffée dans son germe. L’empire temporel devait appartenir à celui qui relèverait l’autorité spirituelle dans son expression la plus simple et la plus absolue, parce que les faits suivent toujours les idées. L’autorité divine de Pierre l’apôtre manquait aux projets du czar Pierre. C’était une belle chance que la Russie laissait à la France. Napoléon le comprit ; il releva les autels, il se fit sacrer par le successeur d’Hildebrand et d’Innocent III, et il crut dès lors à son étoile, parce que l’autorité qui vient de Dieu ne manquait plus à sa puissance.

Les hommes avaient crucifié le Messie divin, le Messie humain fut abandonné au malheur par la Providence ; car du supplice de Jésus-Christ accusé par les prêtres devait naître un sacerdoce nouveau, et du martyre de l’empereur trahi par les rois devait naître une royauté nouvelle.

Qu’est-ce, en effet, que l’empire de Napoléon ? C’est une synthèse révolutionnaire résumant le droit de tous dans celui d’un seul. C’est la liberté justifiée par la puissance et par la gloire ; c’est l’autorité prouvée par des actes ; c’est le despotisme de l’honneur substitué à celui de la crainte. Aussi, dans la tristesse de sa solitude à Sainte-Hélène, Napoléon, ayant conscience de son génie et comprenant que tout l’avenir du monde était là, eut-il des tentations de désespoir, et ne voyait-il plus d’autre alternative pour l’Europe que d’être républicaine ou cosaque avant cinquante ans.

« Nouveau Prométhée, écrivait-il quelque temps avant de mourir, je suis cloué à un roc et un vautour me ronge.

» Oui, j’avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France : le feu est remonté à sa source, et me voilà !

» La gloire était pour moi ce pont que Lucifer a lancé sur le chaos pour escalader le ciel ; elle réunissait au passé l’avenir, qui en est séparé par un abîme… Rien à mon fils que mon nom ! »

Jamais rien de si grand que ces quelques lignes n’est sorti de la pensée humaine : et toutes les poésies inspirées par la destinée étrange de l’Empereur sont bien pâles et bien faibles auprès de celle-là : RIEN A MON FILS QUE MON NOM ! Était-ce seulement un héritage de gloire qu’il croyait transmettre, ou plutôt, dans l’intuition prophétique des mourants, comprenait-il que son nom, inséparable de sa pensée, contenait à lui seul toute sa fortune avec les destinées du monde ?

Prétendre que l’humanité s’est trompée dans ses mouvements, qu’elle s’est fourvoyée dans ses évolutions, c’est blasphémer la Providence. Et pourtant ces mouvements et ces évolutions semblent parfois contradictoires ; mais les paradoxes opposés se réfutent l’un par l’autre, et, semblables aux oscillations du pendule, qui tendent toujours, en se resserrant, vers le centre de gravité, les mouvements contraires ne sont qu’apparents, et les véritables tendances de l’humanité se retrouvent toujours sur la ligne droite du progrès. Ainsi, quand les abus du pouvoir ont produit la révolte, le monde, qui ne peut se fixer ni dans l’esclavage ni dans l’anarchie, attend l’instauration d’un nouveau pouvoir qui tiendra compte à la liberté de ses protestations et régnera pour elle.

Ce pouvoir nouveau, Paracelse nous le fait connaître dans les admirables prédictions qui sembleraient faites après coup, si un assez grand nombre de pages encore ne se rapportaient à l’avenir.

On n’élude pas plus l’avenir qu’on ne ressuscite le passé, mais on s’en tient toujours à ce qui est durable ; or, cela seul est durable qui est fondé sur la nature même des choses. L’instinct des peuples se conforme en cela même à la logique des idées, et deux fois le suffrage universel, placé entre l’obscurantisme et l’anarchie, a deviné la conciliation de l’ordre avec le progrès, et a nommé Napoléon.

On a dit que l’empereur lui-même n’avait pu concilier la liberté et l’ordre, et que, pour fonder sa puissance, il avait dû interdire aux Français l’usage de leurs droits. On a dit qu’il nous avait fait oublier la liberté à force de gloire, et l’on ne s’aperçoit pas que l’on tombe dans une évidente contradiction. Pourquoi sa gloire est-elle la nôtre, si nous n’étions que ses esclaves ? Ce mot de gloire a-t-il même une signification pour d’autres que pour des hommes libres ? Nous avions consenti à sa discipline, et il nous menait à la victoire : l’ascendant de son génie était le nerf de sa puissance, et s’il ne permettait à personne de le contredire, il était pleinement dans son droit, puisqu’il avait raison. « L’État, c’est moi ! » avait dit Louis XIV en résumant ainsi d’un mot tout l’esprit des institutions monarchiques. « Le peuple souverain, c’est moi ! » pouvait dire l’empereur en résumant à son tour toute la force républicaine ; et il est évident que plus son chef avait d’autorité, plus le peuple français était libre.

Ce qui a rendu si affreuse l’agonie de Napoléon, ce n’était pas le regret du passé , on ne regrette pas la gloire qui ne saurait mourir ; mais c’était l’épouvante d’emporter avec lui l’avenir du monde. « Oh ! ce n’est pas la mort, murmurait-il, c’est la vie qui me tue ! » Puis, portant la main à sa poitrine : « Ils ont enfoncé là un couteau de boucher et ils ont brisé le fer dans la plaie ! »

Puis au moment après, à cet instant suprême où la vie échappe, et où l’homme, illuminé déjà intérieurement de la lumière d’un autre monde, a besoin de laisser son dernier mot aux vivants comme un enseignement et un héritage, Napoléon répéta deux fois ces paroles énigmatiques : « La tête de l’armée ! » Était-ce un dernier défi jeté au fantôme de Pierre le Grand, un cri suprême de désespoir ou une prophétie des destinées de la France ? L’humanité tout entière apparaissait-elle alors à l’empereur harmonieuse et disciplinée, marchant à la conquête du progrès, et voulait-il résumer d’un seul mot le problème des temps modernes qui doit être prochainement résolu entre la Russie et la France : LA TÊTE DE L’ARMÉE !

Ce qui donne en ce moment plus de chances à la France, c’est son catholicisme et son alliance avec la papauté, cette puissance que les anarchistes nomment déchue, et que Napoléon estimait plus forte encore qu’une année de trois cent mille hommes. Si la France, comme le voulaient des anarchistes imbéciles, se fût liguée, en 1849, avec l’ingratitude romaine, ou avait seulement laissé restaurer le trône pontifical par l’Autriche et par la Russie, les destinées de la France finissaient, et le Génie indigné de l’empereur, passant au Nord, accomplissait au profit des Slaves le beau rêve de Pierre le Grand.

Pour les hommes qui s’imaginent l’absolu dans les extrêmes, la raison et la foi, la liberté et l’autorité, le droit et le devoir, le travail et le capital sont inconciliables. Mais l’absolu n’est pas plus admissible dans chacune des opinions séparées que l’entier n’est concevable dans chacune de ses fractions. Foi raisonnable, liberté autorisée, droit mérité par le devoir accompli, capital fils et père du travail ; voilà, comme nous l’avons déjà dit en d’autres termes, les formules de l’absolu. Et si l’on nous demande quel est le centre de l’antinomie, quel est le point fixe de l’équilibre, nous avons déjà répondu que c’est l’essence même d’un Dieu à la fois souverainement libre et infiniment nécessaire.

Que la force centripète et la force centrifuge soient deux forces contraires, cela n’est pas à mettre en question ; mais que de ces deux forces combinées résulte l’équilibre de la terre, c’est ce qu’il serait également absurde et inutile de nier.

L’accord de la Raison avec la Foi, de la Science avec la Religion, de la Liberté avec l’Autorité, du Verbe humain, en un mot, avec le Verbe divin, n’est pas moins évident, et nous en avons suffisamment indiqué les preuves. Mais les hommes ne considèrent jamais comme prouvées les vérités qu’ils refusent d’entendre, parce qu’elles contrarient leurs passions aveugles. À la démonstration la plus rigoureuse, ils vous répondent toujours par la difficulté même que vous venez de résoudre. Recommencez vos preuves, ils s’impatienteront, et diront que vous vous répétez.

Le Sauveur du monde avait dit que le vin nouveau ne doit pas être enfermé dans les outres usées, et qu’il ne faut pas coudre une pièce neuve à un vieux manteau. Les hommes ne sont que les représentants des idées, et il ne faut pas s’étonner si les erreurs incarnées repoussent la vérité avec dédain ou même avec colère. Mais le Verbe est essentiellement créateur, et, à chaque nouvelle émission de sa chaleur et de sa lumière, il fait éclore dans le monde une humanité nouvelle. L’époque du dogme obscur et de la cécité intellectuelle est passée, pourtant ne parlez pas du jeune soleil aux vieux aveugles ; appelez-en au témoignage des yeux qui s’ouvrent, et attendez les clairvoyants pour expliquer les phénomènes du jour.

Dieu a créé l’humanité ; mais, dans l’humanité, chaque individu est appelé à se créer lui-même comme être moral et par conséquent immortel. Revivre dans l’humanité, telle est l’espérance vague que le panthéisme et le mysticisme révolutionnaire laissent à leurs adeptes ; ne jamais mourir dans son individualité intelligente et morale, telle est la prérogative que la révélation assure à chacun de ses enfants ! Laquelle de ces deux idées est la plus consolante et la plus libérale ? Laquelle des deux surtout donne une base plus certaine et un but plus sublime à la moralité humaine ?

Toute puissance qui ne rend pas raison d’elle-même et qui pèse sur les libertés sans leur donner de garanties, n’est qu’un pouvoir aveugle et transitoire ; l’autorité vraie et durable est celle qui s’appuie sur la liberté, tout en lui donnant une règle et un frein. Ceci exprime l’absolu en politique.

Toute foi qui n’éclaire pas et n’agrandit pas la raison, tout dogme qui nie la vie de l’intelligence et la spontanéité du libre arbitre, constituent une superstition ; la vraie religion est celle qui se prouve par l’intelligence et se justifie par la raison, tout en les soumettant à une obéissance nécessaire. Ceci est l’indication de l’absolu en religion et en philosophie.

De l’idée que les hommes se sont faite de Dieu ont toujours procédé les notions de puissance, soit au spirituel, soit au temporel , et le mot qui ex- prime la Divinité ayant été de tout temps la formule de l’absolu, soit en révélation, soit en intuition naturelle, le sens qu’on attache à ce mot a toujours été l’idée dominante de toute religion et de toute philosophie, comme de toute politique et de toute morale.

Concevoir en Dieu la liberté sans nécessité, c’est rêver une toute-puissance sans raison et sans frein, c’est faire trôner dans le ciel l’idéal de la tyrannie. Telle a été, dans beaucoup d’esprits enthousiastes et mystiques, la plus dangereuse erreur du moyen âge.

Concevoir en Dieu la nécessité sans liberté, c’est en faire une machine infinie, dont nous sommes, malheureusement pour nous, les rouages intelligents. Obéir ou être brisés, telle serait notre destinée éternelle ; et nous obéirions sciemment à quelque chose qui commanderait sans savoir pourquoi : tristes voyageurs que nous serions, enfermés dans les wagons qu’une formidable locomotive entraînerait à toute vapeur sur le grand chemin de l’abîme. Cette doctrine panthéistique, matérialiste et fatale, est à la fois l’absurdité et la calamité de notre siècle.

Cette loi suprême de la liberté et de la nécessité régies et tempérées l’une par l’autre se retrouve partout et domine tous les faits où se révèle une vertu, une juste puissance ou une autorité quelconque. Dans le monde, qu’avait tiré des ténèbres de la décadence, et que soutenait sur le chaos de la barbarie la main providentielle de Charlemagne, il y avait la papauté et l’empire, deux pouvoirs soutenus et limités l’un par l’autre. La papauté alors, dépositaire du dogme initiateur et civilisateur, représentait la liberté, qui tient les clefs de l’avenir ; et l’empereur, armé du glaive, étendait sur les troupeaux que poussait en avant la houlette des pontifes le bras de fer de la nécessité, qui assurait et réglait la marche de l’humanité dans les voies du progrès.

Qu’on ne s’y trompe pas, le mouvement religieux de notre époque, commencé par Chateaubriand, continué par Lamennais et Lacordaire, ce mouvement n’est pas rétrograde et ne donne pas tort à l’émancipation de la conscience humaine. L’humanité s’était révoltée contre les excès du mysticisme, qui, en affirmant la liberté absolue de Dieu sans admettre en lui aucune nécessité, anéantissait la justice éternelle et absorbait la personnalité de l’homme dans l’obéissance passive : le Verbe humain, en effet, ne pouvait pas se laisser dévorer ainsi ; mais les passions aveugles essayèrent de pousser la protestation dans l’extrémité contraire, en lui faisant proclamer la souveraineté unique et absolue de l’individualisme humain. On se souvient du culte de la Raison inauguré à Notre-Dame, et des hommes de septembre maudissant la Saint-Barthélemy. Ces excès produisirent vite la lassitude et le dégoût ; mais l’humanité ne renonça pas pour cela à ce qui avait rendu sa protestation nécessaire. Chateaubriand vint alors désabuser les esprits qu’on avait égarés en calomniant l’Église. Il fit aimer la religion en la montrant humaine et raisonnable ; le monde avait besoin de se réconcilier avec son Sauveur, mais c’est en le reconnaissant pour être véritablement homme, qu’on se disposait à l’adorer de nouveau comme le vrai Dieu.

Ce que l’on demande aujourd’hui au prêtre, c’est surtout la charité, cette sublime expression de l’humanité divine. La religion ne se contente plus d’offrir à l’âme les consolations de l’autre vie, elle se sent appelée à secourir dans celle-ci les douleurs du pauvre, à l’instruire, à le protéger et à le diriger dans son travail. La science économique vient au-devant d’elle dans cette oeuvre de régénération. Tout cela peut-être se fait lentement, mais enfin le mouvement s’opère, et l’Église, secondée par le pouvoir temporel, ne saurait manquer de retrouver bientôt toute son influence d’autrefois pour prêcher au monde le christianisme accompli dans la synthèse messianique. Si l’Église avait réellement nié le Verbe humain, si elle était l’ennemie naturelle, par conséquent, de toute liberté et de progrès, nous la regarderions comme morte, et nous penserions, qu’il en sera d’elle comme de la synagogue judaïque ; mais, encore une fois, cela n’est pas et ne saurait être. L’Église, qui, dans sa constitution, réfléchit l’image de Dieu, porte en elle aussi la double loi de liberté et d’autorité contenues, réglées et tempérées l’une par l’autre. En effet, l’Église, tout en maintenant l’intégrité et la stabilité du dogme, lui a donné, de concile en concile, de superbes développements. Aussi, parmi les hérétiques et les dissidents, pendant que les uns accusaient l’orthodoxie d’immobilisme, d’autres lui reprochaient sans cesse des innovations ; tous les sectaires, pour se séparer de la commune ecclésiastique, ont prétexté le désir de retourner aux croyances et aux pratiques de l’Église primitive.

Si l’on eût parlé aux catholiques du XVe siècle ou aux philosophes du XVIIIe d’un accord nécessaire entre la liberté de conscience et l’autorité religieuse, entre la raison et la foi, on eût indigné les uns et fait rire amèrement les autres. Parler de paix et d’alliance au milieu d’une bataille, c’est, en effet, prendre assez mal son temps et vouloir perdre ses paroles.

Les doctrines dont nous nous faisons l’interprète, parce que nous les considérons comme l’expression la plus avancée des tendances de l’intelligence humaine à l’époque où nous vivons, ces doctrines, pressenties depuis quelques années par un petit nombre d’esprits d’élite, peuvent être émises aujourd’hui avec espoir de les voir accueillies ; mais, il y a quelques mois à peine, elles n’eussent trouvé nulle part ni une attention complaisante, ni une tribune ni un écho.

C’est qu’alors les partis extrêmes n’avaient pas encore été contraints d’abdiquer leurs prétentions devant la toute-puissance des événements providentiels, et l’on pouvait difficilement rester neutre au milieu de leur guerre acharnée ; toute concession de l’un à l’autre était alors considérée comme une véritable trahison, et les hommes qui n’abandonnent jamais la justice, étant contraints de la chercher séparément et successivement dans les deux causes séparées, devenaient suspects à tout le monde, comme des renégats ou des transfuges. Avoir des convictions assez énergiques pour préférer alors son indépendance consciencieuse aux encouragements des coteries, c’était se condamner à une solitude qui n’était pas sans appréhensions et sans angoisses. Demeurer isolé entre deux armées qui s’attaquent, n’est-ce pas être exposé à tous les coups ? Passer de l’une à l’autre, n’est-ce pas vouloir se faire proscrire dans toutes les deux ? En choisir une au hasard, n’est-ce pas trahir l’autre?

Ce sont ces alternatives cruelles qui ont poussé des hommes comme M. de Lamennais de l’ultra-montanisme au jacobinisme, sans leur laisser trouver nulle part ni certitude ni repos. L’illustre auteur des Paroles d’un croyant, épouvanté de voir se dresser devant lui l’anarchie et le néant sous le masque du socialisme, et ne trouvant dans son génie irrité aucune justification de l’antinomie qui le blessait, n’a-t-il pas reculé jusqu’à Zoroastre, et n’a-t-il pas cherché dans les dogmes désolants du manichéisme une explication quelconque de la guerre éternelle des Amchaspands et des Darvands ?

Mais les quatre années qui viennent de s’écouler ont été pleines, pour le monde, d’enseignements et de révélations immenses. La révolution s’est expliquée et justifiée une seconde fois par la création d’une autorité absolue, et nous comprenons maintenant que le dualisme constitutionnel n’était autre chose que le manichéisme en politique. Pour concilier la liberté et le pouvoir, il faut en effet les appuyer l’un sur l’autre, et non les opposer l’un à l’autre.

La souveraineté absolue fondée sur le suffrage universel, telle est désormais la notion unique de l’autorité véritable, en religion comme en politique. Ainsi seront constitués les gouvernements de droit humain, seconde forme du droit divin, qui est imprescriptible dans l’humanité.

C’est par l’intelligence du vrai et la pratique raisonnée du bien que s’affranchissent non seulement les individus, mais les peuples. Sur des hommes dont l’Âme est libre, la tyrannie matérielle est impraticable ; mais aussi la liberté extérieure des hommes et des multitudes, qui sont intérieurement asservis à des préjugés ou à des vices, n’est qu’une multiplication et une complication de tyrannie. Quand la majorité des hommes inintelligents est maîtresse, la minorité des sages est esclave.

Aussi faut-il soigneusement distinguer le droit du fait et le principe de ses applications dans la politique de l’Église.

Son travail a toujours été de soumettre les fatalités de la chair à la providence de l’esprit ; c’est au nom de la liberté morale qu’elle oppose une digue à la spontanéité aveugle des tendances physiques ; et si, de nos jours, elle ne s’est pas montrée sympathique au mouvement révolutionnaire, c’est qu’elle sentait d’une manière suréminente et infaillible que là n’était pas la véritable liberté.

Ce sont les abus possibles de la liberté qui rendent l’autorité nécessaire ; et l’autorité n’a d’autre mission dans l’Église et dans l’État que de protéger la liberté réglée de tous contre la liberté déréglée de quelques-uns. Plus l’autorité est forte, plus sa protection est puissante. Voilà pourquoi l’infaillibilité a été nécessaire à l’Église ; voilà pourquoi aussi toujours, dans un État bien gouverné, force doit rester à la loi. L’idée de liberté et celle d’autorité sont donc indissolublement unies et s’appuient uniquement l’une sur l’autre.

La tyrannie dans l’Ancien Monde n’était que la liberté absolue de quelques-uns au préjudice de la liberté de tous. L’Évangile, en imposant des devoirs aux rois comme aux peuples a rendu, aux uns l’autorité qui leur manquait, et a garanti aux autres une liberté fondée sur des droits nouveaux, avec la certitude d’un progrès réel et d’un perfectionnement possible à tous.

Si l’intelligence humaine n’était pas perfectible, à quoi servirait, je vous prie, l’enseignement permanent de la Providence, et pourquoi la révélation se serait-elle manifestée sous des formes successives et successivement plus parfaites ? La nature nous montre le progrès dans la constitution de tous les êtres et n’accomplit que lentement ses chefs-d’oeuvre. Le mouvement est partout le signe de la vie, et même lorsqu’il paraît s’accomplir en parcourant un cercle, dans ce cercle, du moins, il va toujours en avant, et ne donne jamais, en revenant sur lui-même, un démenti à la main qui l’imprime.

La loi du mouvement, si elle n’était point réglée par la Providence dans le ciel et par l’autorité sur la terre, serait une loi de destruction et de mort, parce que ce serait une loi de désordre ; mais, d’un autre côté, si la résistance qui règle le mouvement arrive à le paralyser et à vouloir l’arrêter, de deux choses l’une : ou le mouvement brisera la résistance et détruira l’autorité, ou l’autorité anéantira le mouvement et se suicidera ainsi en détruisant sa propre force et sa propre vie.

C’est ainsi que le judaïsme s’est renversé lui-même en voulant s’opposer à l’éclosion du christianisme, qui était la conséquence naturelle et le développement nécessaire des dogmes de Moïse et des promesses des prophètes.

Le catholicisme n’imitera pas le judaïsme et ne s’opposera pas à la grande synthèse messianique, parce que l’Église catholique porte dans son nom même une promesse d’universalité, qui assigne d’avance son vrai nom à l’Église de l’avenir. Rome et Constantinople ne se disputeront pas une seconde fois l’empire du monde : où se manifestera le Verbe, là sera le pontife du Verbe: Le siège que reconnaîtra l’obéissance du monde sera celui du successeur de Jésus-Christ ; et tout chef d’un petit nombre de dissidents, quels que puissent être d’ailleurs ses prétextes et ses prétendus titres, ne sera plus devant le suffrage universel des nations qu’un antipape et un sectaire.

La réunion des deux Églises grecque et romaine est donc la grande révolution tout à la fois religieuse et civile qui doit tôt ou tard changer la face du monde ; et cette révolution ne saurait manquer d’être le résultat du développement et de la propagation des doctrines kabbalistiques dans l’Église et dans la société.

En vain nous dirait-on que l’Église se croit parfaite, et affecterait-on de craindre qu’elle ne refuse d’admettre la loi du progrès. Nous avons déjà répondu à cette crainte par un passage décisif de Vincent de Lérins ; mais la question est assez importante pour que nous ajoutions ici encore quelques fortes autorités.

Un savant pasteur anglais, récemment converti au catholicisme, le docteur John Newman, a publié dans ces derniers temps un ouvrage qui a obtenu la haute approbation de l’autorité ecclésiastique, et dans lequel il prouve que le développement du dogme, et par conséquent celui de l’intelligence humaine, a été l’oeuvre spéciale du catholicisme, considéré comme principe initiateur et conservateur, dans l’explication et l’application de ces théorèmes divins qui sont la lettre du dogme. Avant de prouver sa thèse, il établit victorieusement l’existence du progrès naturel en toutes choses, mais plus particulièrement dans la révélation. Voici en quels termes il s’exprime :

« D’après l’histoire de toutes les sectes et de tous les partis en religion, et d’après l’analogie et l’exemple de l’Écriture, nous pouvons ‘conclure raisonnablement que la doctrine chrétienne admet des développements formels, légitimes, réels, des développements prévus par son divin auteur.

L’analogie générale du monde physique et moral confirme cette conclusion : « Tout le monde » naturel, et son gouvernement, dit Butler, est un plan ou un système, non un système fixe, mais progressif, un plan dans lequel l’essai de divers moyens a lieu longtemps avant que les fins proposées puissent être atteintes. Le changement des saisons, la culture des fruits de la terre, l’histoire même d’une fleur en est une preuve ; et il en est ainsi de la vie humaine. Ainsi les végétaux et les animaux, quoique formés nécessairement en une fois, grandissent cependant par degrés pour arriver à la maturité. Et ainsi les agents raisonnables qui animent les corps sont naturellement portés vers le caractère qui leur est propre par l’acquisition graduelle de connaissances et d’expérience, et par une longue suite d’actions.»

Notre existence n’est pas seulement successive, comme elle doit l’être de toute nécessité, niais un état de notre être est désigné par le Créateur pour servir de préparation à un autre état et de transition à celui qui lui succède. Ainsi l’adolescence vient après l’enfance, la jeunesse après l’adolescence et l’âge mûr après la jeunesse. Les hommes, dans leur impatience, veulent tout précipiter. Mais l’auteur de la nature semble n’opérer que d’après une longue délibération, et arrive à ses fins par des progrès successivement et lentement accomplis… Dieu opère de la même manière dans le cours de sa providence naturelle et dans la manifestation religieuse, faisant succéder une chose à une autre, puis une autre encore à celle-ci, et continuant toujours, par une série progressive de moyens qui s’étendent au-delà et en deçà de notre vue bornée. La loi nouvelle du christianisme nous est représentée dans celle de la nature. »

« Dans une de ses paraboles », remarque ailleurs le docteur Newman, « Notre-Seigneur compare le royaume du ciel à un grain de sénevé qu’un homme prend et sème dans son champ. Cette graine est, à la vérité, la plus petite de toutes les graines ; mais, quand elle a crû, elle est la plus grande des plantes et devient un arbre ; et, comme le dit saint Marc, « cet arbre pousse des branches sur lesquelles les oiseaux du ciel viennent se reposer. »

Et ensuite, dans le même chapitre de saint Marc :

« Le royaume de Dieu est semblable à un homme qui jette de la semence en terre. Qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour la semence germe et croit sans qu’il sache comment, car la terre produit son fruit d’elle-même.» Ici il est question d’un élément intime de la vie, soit principe, soit doctrine, plutôt que d’aucune manifestation extérieure ; et il est à observer que, selon l’esprit du texte, le caractère spontané aussi bien que graduel appartient à la croissance. Cette description du progrès correspond à ce qui a déjà été observé par rapport au développement ; c’est-à-dire qu’il n’est le résultat ni de la volonté, ni de la résolution, ni d’une exaltation factice, ni du mécanisme de la raison, ni même d’une plus grande subtilité de l’intelligence, mais qu’il agit par sa force native, dont l’expansion et l’effet ont lieu dans un moment déterminé. Sans doute que la réflexion, jusqu’à un certain point, le régit et le modifie en l’appropriant au génie particulier des personnes, mais toujours selon le premier développement moral de l’esprit lui-même. »

Il est impossible d’indiquer plus clairement l’existence des deux lois qui se complètent l’une l’autre, bien qu’opposées en apparence, de la nécessité providentielle et de la liberté humaine. Pour les hommes, la nature elle-même est cette nécessité qui contient et féconde les élans de leur Verbe créateur ; Verbe qui constitue dans l’homme la ressemblance de Dieu, et qu’on appelle la liberté !

La tactique des hérésiarques et des matérialistes a été de tout temps d’abuser des mots pour pervertir les choses ; puis d’accuser l’autorité d’apostasie, lorsqu’elle vengeait, en les condamnant eux-mêmes, les vérités mal interprétées par eux et qui leur servaient d’enseignes.

Vous appelez liberté la plus condamnable licence, vous appelez progrès un mouvement tumultueux et subversif ; l’Église vous désavoue, et vous l’accusez avec amertume d’être l’ennemie du progrès et de la liberté ! Elle n’est ennemie que du mensonge, et vous le savez bien. Et c’est pourquoi, voulant persévérer dans votre guerre contre elle, il faut bien toujours que vous Mentiez : autrement, vous seriez d’accord avec elle, et il faudrait, bon gré, mal gré, que vous subissiez sa puissance.

Voilà ce qu’on peut dire, au nom de l’Église, à ses adversaires de mauvaise foi. Mais nous avons à répondre ici à des objections plus sérieuses. Des catholiques sincères, mais peu éclairés, plus attachés à la lettre qu’à l’esprit des décisions pontificales, nous diront peut-être que, dans ses encycliques au sujet des doctrines de l’abbé de Lamennais, Rome a formellement condamné les idées de liberté et de progrès.

Nous répondrons par les termes mêmes de la première encyclique : Le pape condamne ceux qui, pour régénérer l’Église veulent la rendre tout humaine, de divine qu’elle est dans son autorité et dans son principe.

Donc ce que le juge condamne, ce n’est pas l’affirmation du Verbe humain, mais la négation du Verbe divin. L’Église est donc ici dans son droit et dans son devoir. Rome a vu le principe de son autorité spirituelle attaqué par les oeuvres de l’illustrme écrivain, et la preuve qu’elle ne se trompait pas, et que M. de Lamennais ne croyait déjà plus à cette toute-puissance morale dont il avait été naguère le plus zélé et le plus puissant défenseur, c’est qu’il ne s’est pas soumis à ses décisions et qu’il a passé outre, enjambant d’un seul pas rétrograde, l’Église, le christianisme et la civilisation tout entière.

Quant à la liberté que l’Église réprouve, c’est celle qui a voulu détrôner Pie IX, et qui a conduit l’Europe au bord de l’abîme. Mais que peut-il y avoir de commun entre la liberté des enfants de Dieu et celle des enfants de Caïn ?

Nous ne croyons donc pas, encore une fois, que l’Église romaine laisse prendre à l’Église d’Orient l’initiative du mouvement régénérateur. L’immobilité de la barque de Pierre, au milieu du va-et-vient des vagues révolutionnaires, n’est qu’une protestation divine en faveur du véritable progrès.

Tout ce qui s’accomplit hors de l’autorité s’accomplit hors de la nature, qui est la loi positive de l’autorité éternelle. L’idéal humain peut donc suivre deux voies opposées : ou devancer la science par l’intuition qu’elle doit justifier plus tard, ou s’écarter de la science par l’hallucination qu’elle condamne. Les amis du désordre, les âmes captives de l’égoïsme brutal, craignant le joug de la science et la discipline de la raison, prennent toujours l’hallucination pour guide. Le paganisme a eu ses faux mystiques, et c’est ainsi que le dogme philosophique des anciens Hellènes s’est changé en idolâtrie ; le christianisme a été aussi affligé à son tour de la même plaie, et un ascétisme inhumain, entraînant après lui comme réaction le quiétisme le plus immoral, a fait calomnier la piété véritable et a éloigné bien des âmes des pratiques de la religion.

Un des plus remarquables fantaisistes de notre temps, le paradoxal P.-J. Proudhon, ayant un jour à contrarier M. de Lamartine qui était alors au pouvoir, lança contre les poètes une de ces cyniques et éloquentes diatribes qu’il sait si bien faire.

Nous n’avons pas sous les yeux cette page emportée comme tant d’autres par le tourbillon révolutionnaire, mais nous nous rappelons avec quelle verve le trop célèbre rêveur déclamait contre la poésie et contre les rêves ; il était effrayant de vérité lorsqu’il représentait l’État chancelant et dévoyé, prêt à trébucher dans le sang à la suite de quelque joueur de guitare que l’extase de sa propre musique empêchera d’entendre les imprécations, les sanglots et les râles ! Voilà, s’écriait-il, ce que c’est que le gouvernement des poètes! Puis, s’échauffant pour son idée, comme c’est l’ordinaire, il arrivait à conclure que Néron était l’incarnation la plus complète de la poésie élevée sur le trône du monde. Brûler Rome aux sons de la lyre et dramatiser ainsi la grande poésie de Virgile, n’était-ce pas une colossale et impériale et poétique fantaisie ? À la ville des Césars qu’il sacrifiait ainsi comme un décor à la mise en scène de ses vers, Néron voulait substituer une Rome nouvelle, toute dorée et construite d’un seul palais Oh ! si la grandeur de l’audace et la témérité des rêves font le sublime en poésie, Néron était, en effet, un grand poète! Mais ce n’est ni M. Proudhon, ni aucun des chefs du socialisme moderne, qui ont le droit de l’en blâmer.

Néron représente pour nous la personnification la plus complète de l’idéalisme sans autorité et de la licence du pouvoir : c’est l’anarchie de M. Proudhon résumée en un seul homme et placée sur le trône de l’univers ; c’est l’absolu des matérialistes en voluptés, en audace, en énergie et en puissance. Jamais nature plus désordonnée n’effraya le monde de ses écarts ; et voilà ce que les révolutionnaires de l’école de M. Proudhon entendent par de la poésie ; mais nous ne pensons pas comme eux.

Être poète, c’est créer ; ce n’est pas rêver ni mentir. Dieu a été poète lorsqu’il a fait le monde, et son immortelle épopée est écrite avec des étoiles. Les sciences ont reçu de lui les secrets de la poésie, parce que les clefs de l’harmonie ont été remises entre leurs mains. Les nombres sont poètes, car ils chantent avec ces notes toujours justes, qui donnaient des ravissements au génie de Pythagore. La poésie qui n’accepte pas le monde tel que Dieu l’a fait, et qui cherche à en inventer un autre, n’est que le délire des esprits des ténèbres : c’est celle-là qui aime le mystère et qui nie les progrès de l’intelligence humaine. À celle-là donc les enchantements de l’ignorance et les faux miracles de la théurgie ! À celle-là le despotisme de la matière et les caprices des passions ! À la poésie anarchique, en un mot, les tentatives toujours vaines, les espérances toujours déçues, le vautour et la rage impuissante de Prométhée, tandis que la poésie soumise à l’ordre, qui lui garantit une liberté inviolable, cueillera les fleurs de la science, traduira l’harmonie des nombres, interprétera la prière universelle et marchera tantôt devant la science, tantôt sur ses traces, mais toujours près d’elle, dans la lumière vivante du Verbe et dans la voie assurée du progrès !

Cet avenir prochain du christianisme retrempé à la source de toute révélation, c’est-à-dire dans les fortes vérités du magisme et de la cabale, a été pressenti par un grand poète polonais, Adam Mickiewisch, qui a créé pour cette doctrine un nom nouveau, et l’a nommée le Messianisme.

Ce nom nous plaît et nous l’adoptons avec plaisir, pourvu qu’il ne représente pas l’idée d’une secte nouvelle. Le monde est las de morcellements et de divisions, et tend de toutes ses forces à l’unité. Aussi ne sommes-nous pas de ceux qui se disent catholiques et non romains ; ce qui constitue un contre –sens des plus ridicules. Catholique veut dire universel, or l’universalité n’est-elle donc pas nécessairement romaine, puisque Rome est dans l’univers ?

Le XVIIIe siècle a vu les abus de la religion, mais il a méconnu la force de cette même religion, parce qu’il n’en devinait pas le secret. La haute magie échappe à l’incrédulité et à l’ignorance parce qu’elle s’appuie également et sur la science et sur la foi.

L’homme est le thaumaturge de la terre, et par son verbe, c’est-à-dire par sa parole intelligente, il dispose des forces fatales. Il rayonne et attire comme les astres ; il peut guérir par un attouchement, par un signe, par un acte de sa volonté. Voilà ce que Mesmer, avant nous, était venu révéler au monde ; voilà ce secret terrible qu’on enfouissait avec tant de soin dans les ombres des anciens sanctuaires. Que peuvent prouver maintenant les prétendus miracles de l’homme, sinon l’énergie de sa volonté et la puissance de son magnétisme ? C’est donc maintenant qu’on peut dire avec vérité que Dieu seul est Dieu, car les hommes de prestige ne se feront plus’ adorer. D’ailleurs, la synthèse de tous les dogmes nous ramène à un seul symbolisme, qui est celui de la cabale et des mages. Les trois mystères et les quatre vertusréalisent le triangle et le carré magique. Les sept sacrements manifestent les puissances des sept génies ou des sept anges, qui, suivant le texte de l’Apocalypse, se tiennent toujours devant le trône de Dieu. Nous comprenons maintenant les mathématiques sacrées qui multiplient soixante et douze fois le divin tétragramme pour former les empreintes des trente-six talismans de Salomon, ramenés par des études profondes à l’antique théologie d’Israël, nous nous inclinons devant les hautes vérités de la cabale, et nous espérons que les sages Israélites, à leur tour, reconnaîtront qu’ils n’étaient séparés de nous que par des mots mal entendus. Israël a emporté d’Égypte les secrets du sphinx ; mais il a méconnu la croix qui, dans les symboles primitifs de l’Égypte magique, était déjà la clef du ciel. Il ne tardera pas à la comprendre, car déjà il a ouvert son coeur à la charité. Le cri d’angoisse des chrétiens de Syrie a ému les enfants de Moïse, et pendant qu’Abd-el-Kader protégeait nos malheureux frères en Orient et les défendait au péril de sa vie, une souscription s’ouvrait à Paris par les soins de l’avocat israélite Crémieux.

La grande énigme des siècles anciens, le sphinx, après avoir fait le tour du monde sans trouver de repos, s’est arrêté au pied de la croix, cette autre grande énigme ; et depuis dix-huit siècles et demi, il la contemple et la médite.

Qu’est-ce que l’homme ? demande le sphinx à la croix, et la croix répond au sphinx en lui demandant : Qu’est-ce que Dieu ?

Déjà dix-huit fois le vieil Aaswérus a dit aussi le tour du globe ; et à la fin de tous les siècles, et au commencement de toutes les générations, il passe près de la croix muette et devant le sphinx immobile et silencieux.

Quand il sera las de marcher toujours sans arriver jamais, c’est là qu’il se reposera, et alors le sphinx et la croix parleront tour à tour pour le consoler.

Je suis le résumé de la sagesse antique, dira le sphinx ; je suis la synthèse de l’homme. J’ai un front qui pense et des mamelles qui se gonflent d’amour ; j’ai des griffes de lion pour la lutte, des flancs de taureau pour le travail et des ailes d’aigle pour monter vers la lumière… Je n’ai été compris dans les temps anciens que par l’aveugle volontaire de Thèbes, ce grand symbole de la mystérieuse expiation qui devait initier l’humanité à l’éternelle justice ; mais maintenant l’homme n’est plus l’enfant maudit qu’un crime originel fait exposer à la mort sur le Cythéron ; le père est venu expier à son tour le supplice de son fils ; l’ombre de Laïos a gémi des tourments d’Oedipe ; le ciel a expliqué au monde mon énigme sur cette croix. C’est pourquoi je me tais en attendant qu’elle-même s’explique au monde : repose-toi, Aaswérus, car c’est ici le terme de ton douloureux voyage.

— Je suis la clef de la sagesse à venir, dira la croix ; je suis le signe glorieux du stauros que Dieu a fixé aux quatre points cardinaux du ciel, pour servir de double pivot à l’univers.

J’ai expliqué sur la terre l’énigme du sphinx, en donnant aux hommes la raison de la douleur ; j’ai consommé le symbolisme religieux en réalisant le sacrifice. Je suis l’échelle sanglante par où l’humanité monte vers Dieu et par où Dieu descend vers les hommes. Je suis l’arbre du sang, et mes racines le boivent par toute la terre, afin qu’il ne soit pas perdu, mais qu’il forme sur mes branches des fruits de dévouement et d’amour. Je suis le signe de la gloire, parce que j’ai révélé l’honneur ; et les princes de la terre m’attachent sur la poitrine des braves. Un d’entre eux m’a donné une cinquième branche pour faire de moi une étoile ; mais je m’appelle toujours la croix. Peut-être celui qui fut le martyr de la gloire prévoyait-il son sacrifice, et voulait-il, en ajoutant une branche à la croix, préparer un chevet à sa propre tête à côté de celle du Christ. J’étends mes bras également à droite et à gauche, et j’ai également répandu les bénédictions de Dieu sur Madeleine et sur Marie ; j’offre le salut aux pécheurs, et aux justes la grâce nouvelle ; j’attends Caïn et Abel pour les réconcilier et les unir. Je dois servir de point de ralliement aux peuples, et je dois présider au dernier jugement des rois ; je suis l’abrégé de la loi, car je porte écrit sur mes branches : Foi, espérance et charité. Je suis le résumé de la science, parce que j’explique la vie humaine et la pensée de Dieu. Ne tremble pas, Aaswérus, et ne redoute plus mon ombre ; le crime de ton peuple est devenu celui de l’univers, car les chrétiens aussi ont crucifié leur Sauveur ; ils l’ont crucifié en foulant aux pieds sa doctrine de communion, ils l’ont crucifié en la personne des pauvres, ils l’ont crucifié en te maudissant toi-même et en proscrivant ton exil ; mais le crime de tous les hommes les enveloppe tous dans le même pardon ; et toi, le Caïn humanitaire, toi, rainé de ceux que doit racheter la croix, viens te reposer sous l’un de ses bras encore teint du sang rédempteur ! Après toi viendra le fils de la seconde synagogue, le pontife de la loi nouvelle, le successeur de Pierre ; lorsque les nations l’auront proscrit comme toi, lorsqu’il n’y aura plus d’autre couronne que celle du martyre, et lorsque la persécution l’aura rendu soumis et doux comme le juste Abel, alors reviendra Marie, la femme régénérée, la mère de Dieu et des hommes ; et elle réconciliera le Juif errant avec le dernier des papes, puis elle recommencera la conquête du monde pour le rendre à ses deux enfants. L’amour régénéra les sciences, la raison justifiera la foi. Alors je redeviendrai l’arbre du paradis terrestre, l’arbre de la science du bien et du mal, l’arbre de la liberté humaine. Mes immenses ranieaux ombrageront le monde entier, et les populations fatiguées se délasseront sous mon ombre ; mes fruits seront la nourriture des forts et le lait des petits enfants ; et les oiseaux du ciel, c’est-à-dire ceux qui passent en chantant, portés sur les ailes de l’inspiration sacrée, ceux-là se reposeront sur mes branches toujours vertes et chargées de fruits. Repose-toi donc, Aaswérus, dans l’espérance de ce bel avenir ; car c’est ici le terme de ton douloureux voyage.

Alors le Juif errant, secouant la poussière de ses pieds endoloris, dira au sphinx : Je te connais depuis longtemps! — Ézéchiel te voyait autrefois attelé à ce chariot mystérieux qui représente l’univers et dont les roues étoilées tournent les unes dans les autres ; j’ai accompli une seconde fois les destinées errantes de l’orphelin du Cythéron ; comme lui, j’ai tué mon père sans le connaître ; lorsque le déicide s’est accompli , et lorsque j’ai appelé sur moi la vengeance de son sang, je me suis condamné moi-même à l’aveuglement et à l’exil. Je te fuyais et je te cherchais toujours, car tu étais la première cause de mes douleurs. Mais tu voyageais péniblement comme moi, et par des chemins différents, nous devions arriver ensemble ; béni sois-tu, ô génie des anciens âges ! de m’avoir ramené au pied de la croix !

Puis, s’adressant à la croix elle-même, Aaswérus dira en essuyant sa dernière larme : Depuis dix-huit siècles, je te connais, car je t’ai vue portée par le Christ qui succombait sous ce fardeau. J’ai branlé la tête et je t’ai blasphémée alors, parce que je n’avais pas encore été initié à la malédiction ; il fallait à ma religion l’anathème du monde pour lui faire comprendre la divinité du maudit ; c’est pourquoi j’ai souffert avec courage mes dix-huit siècles d’expiation, vivant et souffrant toujours au milieu des générations qui mouraient autour de moi, assistant à l’agonie des empires, et traversant toutes les ruines en regardant toujours avec anxiété si tu n’étais pas renversée ; et après toutes les convulsions du monde, je te voyais toujours debout ! Mais je ne m’approchais pas de toi, parce que les grands du monde t’avaient profanée encore, et avaient fait de toi le gibet de la Liberté sainte ! Je ne m’approchais pas de toi, parce que l’inquisition avait livré mes frères au bûcher en présence de ton image ; je ne m’approchais pas de toi, parce que tu ne parlais pas, tandis que les faux ministres du ciel parlaient, en ton nom, de damnation et de vengeances ; et moi, je ne pouvais entendre que des paroles de miséricorde et d’union ! Aussi, dès que ta voix est parvenue à mon oreille, j’ai senti mon coeur changé et ma conscience s’est calmée ! Bénie soit l’heure salutaire qui m’a ramené au pied de la croix !

Alors une porte s’ouvrira dans le ciel et la montagne du Golgotha en sera le seuil, et devant cette porte, l’humanité verra avec étonnement la croix rayonnante gardée par le Juif errant qui aura déposé à ses pieds son bâton de voyage, et par le sphinx qui étendra ses ailes et aura les yeux brillants d’espérance comme s’il allait prendre un nouvel essor et se transfigurer !

Et le sphinx répondra à la question de la croix en disant : Dieu est celui qui triomphe du mal par l’épreuve de ses enfants, celui qui permet la douleur, parce qu’il en possède en lui le remède éternel ; Dieu est celui qui est, et devant qui le mal n’est pas.

Et la croix répondra à l’énigme du sphinx : L’homme est le fils de Dieu qui s’immortalise en mourant, et qui s’affranchit, par un amour intelligent et victorieux, du temps et de la mort ; l’homme est celui qui doit aimer pour vivre, et qui ne peut aimer sans être libre ; l’homme est le fils de Dieu et de la Liberté !

Résumons ici notre pensée. L’homme, sorti des mains de Dieu, est esclave de ses besoins et de son ignorance ; il doit s’affranchir par l’étude et le travail. La toute-puissance relative de la volonté, confirmée par le Verbe, rend seule les hommes vraiment libres, et c’est à la science des anciens mages qu’il faut demander les secrets de l’émancipation et des forces vives de la volonté.

Nous rapportons aux pieds de l’enfant de Bethléem l’or, l’encens et la myrrhe des anciens mages, maintenant que les rois de la terre semblent le renvoyer dans la crèche. Que les pontifes soient pauvres, mais qu’ils prennent d’une main le sceptre de la science, le sceptre royal .de Salomon, et de l’autre la houlette de la charité, la houlette du bon Pasteur ; et ils commenceront seulement alors à être vraiment rois dans ce monde et dans l’autre !

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