Tarots : le mythe de l’origine égyptienne

Tarots : le mythe de l’origine égyptienneLe texte ci-dessous est extrait de l’excellent article de Streiff Moretti, « L’Isis des Tarots ou la naissance d’un mythe », qui examine la figure d’Isis dans le Tarot depuis sa première apparition dans l’ouvrage le Monde primitif de Court de Gébelin, jusqu’à la naissance du mouvement occultiste. Pour des raisons de copyright, nous n’en livrons que des extraits, en éludant notamment l’examen détaillé des cartes et le destin ultérieur du symbolisme égyptien. Le texte intégral de cet article peut être lu en ligne sur Google Books : ICI.

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[…] En vertu d’une tradition qui, comme toutes les traditions, est périodiquement réinventée, le tarot s’est vu attribuer, à la fin du XVIIIe siècle, une origine égyptienne. Depuis Court de Gébelin (1781), les amoureux du mystère se penchent sur les feuillets mobiles du Livre de Toth dans lesquels ils voient une représentation symbolique de l’Univers, qui aurait survécu au naufrage des civilisations et serait parvenue jusqu’à nous sous forme de jeu.

[…] Ainsi que le remarque Jean-Marie Lhôte qui a réédité, en 1983, les passages du Monde Primitif consacrés au Tarot, ces quarante-cinq pages – dont une quinzaine empruntées – auront suffi à un auteur dont la célébrité était due en son temps à sa vaste érudition, pour fonder une influence qui s’étend sur deux siècles entiers [1].

Antoine Court, qui complétera son nom roturier par un « de Gébelin » pour faciliter son ascension sociale, est né en Suisse vers 1728, d’un père protestant proscrit de France par la persécution catholique. […] A Paris, il adhère à la franc-maçonnerie. Il fait d’abord partie de la Loge des Amis réunis, puis devient secrétaire de la Loge des Neuf Soeurs, la plus célèbre de l’époque, où il accueillera Voltaire en 1778. Il la quitte pour assumer la présidence de la nouvelle Société Apollinienne. Celle-ci se transforme bientôt en Musée de Paris, dont Court est, au moment de sa mort, en 1784, le président honoraire perpétuel.

Cette appartenance maçonnique du premier auteur connu de la théorie du tarot égyptien nous amène au coeur de la dispute entre les tenants de la Tradition et ceux de l’Invention. […] Lhôte penche avec assez de vraisemblance pour la deuxième hypothèse, mais le problème, on va le voir, n’en est pour lui que déplacé :

« En premier lieu, il ne semble pas que l’Art du Tarot ait véritablement été enseigné avant [Court]. D’autre part si (celui-ci) avait recueilli ses connaissances comme l’héritage d’une longue tradition occulte, on ne voit pas bien pourquoi il aurait pris sur lui de divulguer un secret si bien gardé jusqu’alors. On peut penser surtout que la rédaction de ce texte aurait été bien différente ; au lieu d’une succession de Dotes diverses et parfois divergentes, nous avions un texte plus cohérent ou même un véritable traité. Rien de tel et ce fait est rendu d’autant plus sensible par la comparaison entre les deux parties de ce chapitre sur le Tarot, le premier étant bien de Court de Gibelin mais le second étant d’un autre auteur qui, lui, semble au contraire avoir recueilli une tradition »

Nous voilà donc ramenés à la case départ (je reviendrai sur ce deuxième commentateur). Court semble effectivement avoir découvert le jeu des tarots dans les années 1775-1776, au moment même où il adhère à la franc-maçonnerie. Mais son intérêt pour le symbole remonte beaucoup plus loin et les dissertations sur les tarots contenues dans le volume VIII s’intègrent parfaitement à l’ambitieux projet de synthèse qui constituait, dix ans auparavant, l’enjeu du Monde primitif. Dès 1771, l’année même où paraît le dernier volume de l’Encyclopédie, Court lance la souscription d’une grande entreprise dont le but se situe à l’opposé de l’approche analytique et rationaliste des encyclopédistes. Un titre comme le Monde primitif indique déjà une approche spiritualiste de dérivation néoplatonicienne : le devenir de l’homme est inscrit dans son origine.

L’ouvrage est basé sur le postulat de l’harmonie universelle et de l’homologie des parties au tout. Sa méthodologie est donc une recherche des significations et des correspondances symboliques, à commencer par le symbolisme des nombres et des lettres (corollaire de l’hypothèse d’une langue primitive naturelle, née des besoins universels des hommes), pour continuer par l’interprétation allégorisante de la mythologie et par une étude des allégories du blason, qui précède immédiatement le chapitre sur le jeu des tarots.

S’il est peu probable que l’auteur du Monde primitif ait été initié au symbolisme des tarots par un Maître, l’influence a pu s’exercer dans l’autre sens. Court de Gébelin, en effet, aurait été un membre éminent de l’Ordre des Philalètes – ou Amis de la Vérité – qui avait été constitué en 1775 et était une dérivation de la Loge des Amis réunis, à laquelle il avait adhéré à la même époque. Les Philalètes avaient fait également appel à des ésotéristes d’autre provenance, afin d’atteindre leur but, qui était de chercher dans le catéchisme maçonnique les traces d’un savoir oublié. Il est vraisemblable que Court ait été coopté en tant qu’auteur du Monde primitif, alors en cours de publication, pour participer à ce travail de recherche [2]. Cela expliquerait que le développement sur les tarots, qui n’était pas annoncé dans le projet de 1771, paraisse en 1781, dans le huitième volume, en même temps qu’un hommage assez explicite aux idéaux de la franc-maçonnerie. Et, de fait, le mythe des tarots restera un mythe d’inspiration essentiellement maçonnique.

Disons tout de suite que les cartes reproduites dans le Monde primitif n’apportent aucun élément de nouveauté. Il s’agit du jeu qu’on appellera au XXe siècle « ancien tarot de Marseille », très maladroitement décalqué. Dans une note préliminaire, Court annonce qu’il entend prouver que le Jeu des Tarots [3] est « un livre égyptien dans lequel ce peuple nous a transmis ses idées civiles, politiques, religieuses, que c’est un emblème de la vie, et qu’il est devenu l’origine de nos cartes à jouer». Un livre représentant « l’Univers entier, et les États divers dont la vie de l’Homme est susceptible », un livre composé de feuillets détachés, qui peuvent se lire en ordre ascendant ou descendant et qui se présentent sous forme de tableaux à déchiffrer.

Court raconte qu’il a examiné pour la première fois le Jeu des Tarots chez Madame Helvétius et qu’il en a effectué sur le champ le déchiffrement symbolique : « en un quart d’heure le Jeu fut parcouru, expliqué, déclaré Égyptien ». L’auteur du Monde Primitif attribue à sa seule connaissance du langage symbolique le mérite de cette illumination.

[…] Pour nous résumer, Court de Gébelin a vu un symbolisme isiaque dans les trois cartes de la Papesse, de la Lune et de l’Étoile. Il identifie en outre le personnage de la carte du Diable à Typhon, « Frère d’Osiris et d’Isis, le mauvais Principe, le grand Démon d’Enfer », ce qui nous confirme que sa source essentielle est bien Plutarque. Cette interprétation dualiste de l’univers ne provient pas, en effet, des traditions religieuses égyptiennes, pour lesquelles Seth-Typhon est une figure hostile aux divinités supérieures, toujours vaincue et toujours renaissante. C’est chez Plutarque que Seth devient le principe du mal opposé à celui du bien, Court conclut que « ce Jeu, entièrement allégorique, ne peut être l’ouvrage que des seuls Égyptiens ». Le mythe est donc bien, à sa première apparition, une tentative de réponse à la recherche d’un système de valeurs antagoniste aux valeurs dominantes. Le non-dit du mythe des tarots égyptiens, c’est la volonté de dépassement des valeurs chrétiennes.

Quant à l’auteur anonyme de la deuxième partie du chapitre consacré aux tarots dans Le Monde primitif, considérant que l’écriture égyptienne se lisait de gauche à droite, il donne une lecture descendante des cartes qu’il distribue en trois groupes, pour les faire correspondre à l’âge d’or, à l’âge d’argent et à l’âge de bronze. Il commence par la vingt et unième carte (qui serait donc en réalité la première), le Monde, qu’il appelle l’Univers et sur laquelle il voit « la Déesse Isis dans un ovale, ou un oeuf, avec les quatre saisons aux quatre coins ». Cette lecture de la carte du Monde, qui fait d’Isis le hiéroglyphe de l’Univers, est conforme aux interprétations de Fludd et de Kircher, suivant une tradition qui remonte à Servius et aux Satumalia de Macrobe et qui a joui d’une grande popularité jusqu’à la fin de la Renaissance.

[…] Mis à part le postulat commun de l’origine égyptienne du jeu, les deux lectures des tarots, proposées par Le Monde primitif, attribuent, comme nous venons de le voir, un symbolisme isiaque à des cartes différentes. Aucun des deux auteurs ne semble d’ailleurs s’être soucié de ces divergences, ce qui confirme qu’eux-mêmes se sentaient dans le domaine de la libre recherche et non pas dans celui de la transmission d’un savoir initiatique. La différence essentielle me paraît consister dans le fait que le collaborateur de Court de Gébelin a une attitude beaucoup plus pragmatique et subordonne le relevé de quelques correspondances mythologiques à l’élaboration d’une taxonomie immédiatement utilisable à des fins divinatoires.

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Les théories exposées dans Le Monde primitif seront popularisées par Etteilla. Ce dernier avait déjà publié en 1770, un volume sur les cartes à jouer dans lequel les tarots n’étaient cités qu’à la fin, parmi les méthodes de Devinage. Il publie de 1783 à 1785 trois Cahiers sur la Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommé tarots. Reprenant l’hypothèse commode que les figures auraient subi des déformations au cours des siècles, il les restitue à sa façon, ajoutant çà et là un obélisque, un crocodile ou le T du dieu Thot… En 1787, un autre pas est franchi : Etteilla ne parlera plus désormais qu’en Initié du Livre de Thot. Ce ne sont là que lettres de noblesse destinées à favoriser l’exploitation commerciale de la crédulité populaire et Etteilla ne fait montre d’aucune curiosité envers cette tradition pour laquelle il professe une admiration révérencielle.

Nous sommes sur le versant commercial du mythe. Avec Etteilla, le jeu des tarots connaît un véritable lancement, dans lequel l’origine égyptienne fonctionne comme une image de marque. La mode des tarots ira croissant et s’affirmera avec les Sibylles de l’époque romantique qui, de leur côté, impriment par ce nom une estampille de qualité sur la figure traditionnelle de la diseuse de bonne aventure […].

Tarots : le mythe de l’origine égyptienne. Extrait de l’ouvrage Isis, Narcisse, Psyché entre Lumières et romantisme, collectif. Édité par Pascale Auraix-Jonchière, Presses universitaires Blaise Pascal, 2000.

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Notes :

[1] Court de Gébelin, Le Tarot présenté et annoté par J. M. Lhôte, Paris, Berg International, 1983. p. 10.

[2] Baltrusaitis signale que la première assemblée générale maçonnique, en 1777, avait été ouverte par une conférence de Court de Gébelin sur les allégories ésotériques de l’ordre.

[3] Court n’utilise le mot qu’au pluriel. Il avance l’étymologie suivante : « Le nom de ce Jeu est pur égyptien : il est composé du mot Tar, qui signifie voie, chemin ; et du mot Ro, Ros, Roc, qui signifie Roi, Royal. C’est, mot à mot, le chemin Royal de la vie ».

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