Document récapitulant l’histoire du Tarot

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Le texte ci-dessous correspond à la traduction française de la Feuille d’informations historiques du Tarot du groupe de discussion international de TarotL. Cette synthèse à vocation pédagogique a donc été élaborée par plusieurs auteurs dont Mary K Greer, Tom Tadfor Little, Nina lee Braden, Linda Dunn, Mark Filipas, Robert V. O’Neill, Christine Payne-Towler, Robert Place, James Revak, etc.

La traduction a été réalisée par Laurent Edouard pour ALSYD Multimédia lors de la réalisation d’un CD-ROM intitulé L’Art du Tarot. Je reproduis cette traduction in extenso avec l’aimable autorisation de son auteur.

Nombre de choses (vraies, fausses et supposées) ont été écrites sur l’histoire des Tarots. Ce document aborde certaines affirmations récurrentes sur le Tarot qui peuvent passer pour des vérités historiques, mais que rien en l’état actuel des choses ne permet véritablement d’étayer. Cela ne signifie pas que l’histoire du Tarot se doit d’écarter toute supposition ou affirmation sans fondement. Les mythes et les traditions sont l’expression de l’âme humaine et de la créativité. Ces mythes nous en disent long sur le cheminement humain face à la puissance évocatrice du Tarot. Ils expriment une vérité intérieure qui relève parfois plus d’une croyance personnelle que d’une réalité tangible. Cependant, l’histoire et le mythe ont tous deux à pâtir d’un manque de précision.

Les informations fournies ici correspondent principalement aux conclusions récemment élaborées par les historiens du Tarot à partir de l’étude des documents écrits et des cartes qui nous sont parvenus. Ce même ensemble d’indices pourrait donner lieu à d’autres interprétations. Les lecteurs qui souhaiteraient examiner eux-mêmes ces pièces et en tirer leurs propres conclusions sont invités à consulter les références citées à la fin de ce document. Elles pourront fournir un point de départ à leur étude. Les lecteurs doivent également rester conscients des limites d’une démarche exclusivement fondée sur des informations écrites.

Bien que les écrits constituent notre lien le plus fiable avec les siècles passés, ils ne rendent pas compte de l’intégralité des actes ou des pensées des hommes, en particulier avec cette facette de la culture populaire qu’est le Tarot.

L’utilisation des informations contenues dans ce document est libre, même s’il convient d’attribuer à qui de droit les citations directes qui en sont extraites. Nous vous saurions gré de nous communiquer votre satisfaction dans le cas où ce document vous aurait été particulièrement utile. L’autorisation de réaliser des photocopies est accordée à des fins éducatives, sans but lucratif.

1. Thème : les origines du Tarot en termes chronologiques et géographiques

Suppositions : le Tarot viendrait d’Egypte, d’Inde, de Chine, de Fez (au Maroc), des soufis, des cathares, de la Kabbale juive ou de Moïse ; d’autres estiment encore que son origine est inconnue.

Connaissance historique actuelle : le Tarot est né au début du 15ème siècle (1420-1440) en Italie du Nord. Rien ne permet d’attester son origine en un lieu ou à une date autres. Les plus anciennes cartes existantes sont de somptueux jeux de cartes peints à la main que l’on trouvait dans les maisons nobles.

2. Thème : l’origine du mot « Tarot »

Suppositions : le mot est égyptien, israélite (hébreu) ou latin ; c’est un anagramme qui renferme la clé du mystère des cartes.

Connaissance historique actuelle : les dénominations les plus anciennes du Tarot sont toutes italiennes. À l’origine, les cartes étaient appelées « carte da trionfi » (cartes des Triomphes). Vers 1530 (soit 100 ans environ après la naissance des cartes), le mot « tarocchi » (« tarocco » au singulier) commence à être employé pour le distinguer d’un nouveau jeu de triomphes ou atouts, alors utilisé comme un jeu de cartes ordinaire. Nous ne connaissons pas l’étymologie de ce nouveau mot. La forme allemande est « tarock », la forme française « Tarot ». Même si nous connaissions l’étymologie, sans doute ne nous en apprendrait-elle guère plus sur le concept sous-tendant ces cartes, puisqu’elle fut adoptée 100 ans après leur première apparition.

3. Thème : l’origine culturelle des symboles du Tarot

Suppositions : le symbolisme des atouts vient d’Egypte (d’Inde ou d’un autre lieu exotique).

Connaissance historique actuelle : le symbolisme des atouts est issu de la culture européenne médiévale et de la Renaissance. La plupart des sujets du Tarot sont caractéristiques de la Chrétienté européenne. On trouve dans l’art européen des illustrations pratiquement identiques de chacun des sujets du Tarot, une précision analogique étrangère aux autres cultures.

4. Thème : les Gitans et le Tarot

Suppositions : les Gitans ont apporté le Tarot en Europe et en ont répandu l’usage.

Connaissance historique actuelle : plusieurs auteurs du 19ème siècle et notamment Vaillant et Papus ont popularisé cette idée dénuée de tout fondement historique. Il n’existe aucune preuve attestant l’emploi des cartes du Tarot par les Rom (les gitans) avant le 20ème siècle. Pour dire la bonne aventure, ils utilisaient essentiellement la chiromancie, et plus tard un jeu de cartes ordinaire.

5. Thème : lien entre le Tarot et les cartes à jouer ordinaires

Suppositions : le jeu de 52 cartes serait un descendant du Tarot ayant conservé le Mat (le Fou) comme seul vestige des arcanes majeurs (devenu le Joker).

Connaissance historique actuelle : c’est environ 50 ans avant le développement du Tarot que les jeux de cartes sont arrivés en Europe, probablement véhiculés par l’Islam via l’Espagne maure.

Entre 1375 et 1378, ils sont apparus de manière assez soudaine dans de nombreuses villes européennes. Les jeux de cartes européens étaient une adaptation des cartes mamelouks islamiques. Les couleurs des premières cartes étaient constituées de coupes (tasses), d’épées, de pièces de monnaie et de bâtons de polo (vus par les Européens comme des barres) ainsi que de figures consistant en un roi et ses deux subordonnés. Le Tarot complète cette structure par le Fou, les atouts et les reines. Un peu avant 1480, les Français ont introduit des cartes affichant les couleurs désormais connues que sont les cœurs, les trèfles, les piques et les carreaux. Les anciennes couleurs perdurent encore dans le Tarot et dans les jeux de cartes italiens et espagnols.

Le Joker a été créé vers 1857 aux Etats-Unis et employé comme une carte secrète au Poker et comme l’atout le plus puissant dans le jeu d’Euchre. Il semble n’avoir aucun lien direct avec le Fou du Tarot.

6. Thème : Le Tarot « Charles VI » ou Tarot « Gringonneur ».

Suppositions : ce Tarot aurait été inventé pour amuser le Roi français Charles VI en 1392, comme l’atteste un jeu de Gringonneur à la Bibliothèque Nationale à Paris.

Connaissance historique actuelle : un rapport daté de 1392 fait état du paiement reçu par Jacquemin Gringonneur pour peindre un jeu de cartes pour Charles VI.

Il s’agissait probablement d’un ensemble de cartes à jouer et non d’un Tarot. Le jeu de la Bibliothèque Nationale est un jeu peint à la main datant de la fin du 15ème siècle et originaire de l’Italie du Nord (probablement de Venise ou Ferrare).

7. Thème : le Tarot et l’alphabet hébreu

Suppositions : Eliphas Lévi (c. 1850) fut le premier à attribuer des lettres hébraïques au Tarot.

Connaissance historique actuelle : le Comte de Mellet, dont le court article sur le Tarot a été publié dans Le Monde Primitif de Court de Gébelin (1781), fut le premier à mentionner dans ses écrits une correspondance entre les lettres hébraïques et les cartes. Court de Gébelin a aussi brièvement évoqué cette idée dans son propre livre.

8. Thème : le Tarot censuré par l’Eglise

Suppositions : les églises Catholiques et Protestantes ont proscrit le Tarot (et tous ceux qui l’employaient) dans le but d’enrayer l’enseignement hérétique ou l’œuvre du Diable.

Connaissance historique actuelle : les Grands Inquisiteurs ont documenté dans le détail ce que l’Eglise considérait comme des preuves d’hérésie et le Tarot n’y a jamais été mentionné.

Nombre d’imprimeurs ont gagné leur vie en imprimant à la fois des cartes religieuses et des cartes à jouer. L’usage de jeux de cartes était parfois restreint ou proscrit en raison de leur utilisation dans les jeux d’argent. Quant aux cartes de Tarot, elles étaient parfois explicitement dispensées des interdictions pesant sur les jeux de cartes, peut-être en raison de leur lien avec les classes supérieures. En 1423, les cartes à jouer (aucune mention n’est faite des cartes du Tarot) furent, comme tant d’autres choses, jetées dans les feux allumés à Bologne par les disciples de Bernadin de Sienne lors d’une attaque menée contre les études et divertissements à finalité non religieuse.

Après la Réforme, l’Eglise s’est élevée contre les cartes représentant le Pape et la Papesse et les maîtres-cartiers les ont remplacées par des images moins sujettes à controverse.

9. Thème: l’utilisation initiale des cartes de Tarot

Suppositions : le Tarot était à l’origine employé pour la divination, la magie, l’enseignement de doctrines secrètes, etc.

Connaissance historique actuelle : selon les archives, le Tarot était régulièrement employé comme un jeu de cartes similaire au bridge. Pendant des siècles, le jeu fut prisé à travers une grande partie de l’Europe et reste encore d’actualité aujourd’hui, particulièrement en France. Les premiers poètes ont aussi utilisé les noms des atouts pour créer des « tarocchi appropriati », c’est-à-dire des éloges en vers décrivant les dames de la cour ou des personnages célèbres. Bien que les Tarots aient pu parfois être employés à d’autres fins, rien ne permet de clairement attester un tel usage des cartes, et ce longtemps après leur création.

Les archives d’un procès ayant eu lieu à Venise en 1589, soit 150 ans environ après l’apparition du Tarot, suggèrent une possible association du Tarot à la sorcellerie à cette date (au moins dans l’esprit des accusateurs). Après cela, il n’existe plus aucune corrélation entre le Tarot et la magie ou la divination jusqu’au 18ème Siècle (voir aussi les trois thèmes suivants).

10. Thème : le Tarot et la divination

Suppositions : Il fallut attendre Etteilla et Court de Gébelin vers 1781 pour que le Tarot soit employé à des fins divinatoires.

Connaissance historique actuelle : des documents au caractère fragmentaire suggèrent cet usage plus qu’ils ne l’attestent. Le Tarot a été employé dès le 16ème siècle pour composer des poésies décrivant des traits de caractères (« Tarocchi appropriati »). En 1527, le destin d’une personne est évoqué en vers. Des documents font état de significations divinatoires attribuées aux cartes de Tarot à Bologne au début du 18ème siècle. C’est la première preuve incontestable d’un Tarot divinatoire, tel qu’on l’entend dans son acception la plus courante.

Cependant, on sait que le jeu de cartes ordinaire était associé à la divination dès 1487. On est donc en droit de penser qu’il en était de même pour le Tarot. Depuis les années 1790 et le jeu d’Etteilla, nous trouvons des illustrations du Tarot spécialement modifiées pour renvoyer des significations divinatoires et ésotériques.

11. Thème : la philosophie occulte et la conception initiale des Tarots

Suppositions : le Tarot d’origine ne comporte aucune caractéristique hermétique, hérétique ou kabbalistique.

Connaissance historique actuelle : ce thème est toujours d’actualité. Le début de la Renaissance italienne, qui a donné naissance au Tarot, était une époque d’activité et de foisonnement intellectuels intenses. Tous les courants de pensée se côtoyaient, de l’hermétisme à l’astrologie en passant par le néoplatonisme, la philosophie pythagoricienne enracinée dans l’Egypte d’Alexandrie et le christianisme hérétique. Ils ont pu, de façon collective ou individuelle, imprégner la conception du Tarot.

Même s’il est bon de rappeler que la symbolique du Tarot dans son ensemble a des correspondances dans la culture chrétienne classique de cette époque, nombre de spécialistes pensent aujourd’hui que ces philosophies, sur lesquelles s’appuie l’occultisme, ont joué un rôle important dans la conception du Tarot.

12. Thème : le Tarot et la tradition ésotérique occidentale

Suppositions : le Tarot a toujours été un pilier de la tradition ésotérique occidentale.

Connaissance historique actuelle : les premiers auteurs occultes à débattre du Tarot étaient Court de Gébelin et le Comte de Mellet en 1781. Durant les 350 premières années de son histoire, le Tarot n’a été mentionné dans aucun des nombreux ouvrages traitant de philosophie occulte ou magique. Après 1781, l’intérêt occulte pour le Tarot s’est développé et ce dernier est alors devenu partie intégrante de la philosophie occulte.

13. Thème : les correspondances astrologiques, élémentaires et kabbalistiques

Suppositions : l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée (ou Eliphas Lévi, Papus, Zain, Case, etc.) connaissait les véritables correspondances astrologiques, élémentaires et kabbalistiques avec le Tarot et corrigea les erreurs précédemment commises.

Connaissance historique actuelle : il existe de très, très nombreux systèmes de correspondances pour le Tarot. Aucun d’entre eux ne permet de remonter à ses origines, bien que la tradition française illustrée au travers des travaux d’Eliphas Lévi précède la tradition anglaise, popularisée grâce aux travaux de Waite et Crowley. La plupart des ensembles de correspondances s’appuient sur une logique et un système qui leur confèrent un sens et une utilité quand on les étudie dans leur propre tradition.

Les correspondances sont une question de choix personnel et d’intention ou d’adhésion à une école de pensée plutôt que l’expression d’un débat opposant le vrai et le faux.

14. Thème : le Tarot de Waite-Smith

Suppositions : le Tarot de Waite (ou « Rider Waite ») serait l’original, la référence ou le plus authentique des Tarots.

Connaissance historique actuelle : le jeu de Waite-Smith a été créé en 1909, ce qui en fait un jeu relativement récent au regard des six siècles d’histoire du Tarot.

A. E. Waite était un membre éminent de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée. Son jeu doit la plupart de son symbolisme à cette société secrète et marque une distanciation par rapport à la tradition française qui prévalait jusqu’alors. L’artiste, Pamela Colman Smith, a apporté sa propre vision, surtout dans la création novatrice des arcanes mineurs, tous richement illustrés de petites scènes. Durant de nombreuses années, le jeu de Waite-Smith fut le seul aisément disponible aux Etats-Unis de sorte que des générations entières d’amateurs de Tarot se sont familiarisées avec. Aujourd’hui, il n’existe aucune version véritablement « définitive » du Tarot.

La diffusion de la très renommée Croix Celtique, rendue publique par Waite comme « une antique méthode celtique de divination « est, elle aussi, relativement récente, même si Waite n’en est pas l’auteur.

15. Quelques précautions quand on écrit à propos de l’histoire du Tarot :

– Les termes « arcanes majeurs », « arcanes mineurs », « Grande Prêtresse » et « Hiérophante » sont anachroniques au regard des plus anciens jeux de Tarot. Les termes historiques appropriés sont « les atouts et Le Fou » (Le Fou n’est généralement pas considéré comme un atout), « les cartes des Honneurs », « La Papesse » ou « La Popesse » et « Le Pape ». De même, les termes « Deniers » et « Bâtons » ont relativement récemment remplacé les termes traditionnels « pièces de monnaie » et « barres » ou « Bâtons ».

– Les titres italiens originaux des cartes étaient dans certains cas différents des titres français ultérieurs (et de leurs traductions anglaises) qui nous ont été transmis au travers du Tarot de Marseille et de ses descendants. Aussi, l’ordre des atouts a considérablement varié en Italie, le pays d’origine des cartes ; on ignore quel était le premier ordre. Même le nombre de cartes du jeu a considérablement varié! Il convient donc de se montrer prudent lorsque à partir des titres habituels et leur ordre, on émet des affirmations sur le sens original des cartes.

– L’intention ayant animé le ou les créateur(s) du Tarot lors de la sélection des symboles attribués aux cartes d’atout est inconnue, et ce malgré de nombreuses hypothèses, dont certaines plus plausibles que d’autres. Les auteurs devraient s’abstenir de laisser entendre que cette intention est connue ou évidente.

©Laurent Edouard 2004. Visiter son site.

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