Trompe l’oeil

Trompe l’oeil
Escapando de la crítica, par Pere Borrell del Caso, Madrid, 1874.

Une discussion sur un forum communautaire cette semaine m’a conduite à certaines réflexions – toujours les mêmes, sur le rôle de la signification, ou plutôt l’hallucination de signification, dans nos domaines.

Le fil de discussion démarrait sur cette pensée : « La tradition est d’effacer le mandala une fois fini. C’est tellement beau que je n’aimerais pas faire ça. Peut-être faut-il voir un processus d’initiation dans cette souffrance ? Ou ma vision est-elle trop occidentale »…

Ce à quoi les internautes se sont empressés, en guise de réponse, de tartiner des envolées sur l’impermanence et l’apprentissage du détachement.

En ce qui me concerne, la destruction du mandala me dérange moins que la manie de suivre aveuglément ce qui est labellisé « tradition », quitte à pédaler dans la semoule pour y greffer du sens. Car, en réalité, pourquoi détruit-on le mandala ? Non pour suivre Héraclite dans ses expériences fluviales, mais avant tout ou uniquement parce que c’est marqué quelque part.

Pendant que la troupe en appelait à Bouddha et consorts, j’ai donc personnellement invoqué Milgram qui, parmi ses multiples expériences sadiques, a demandé à des sujets de recopier des annuaires, déchirant régulièrement devant eux leurs pages fraîchement remplies, pour jauger combien de temps ceux-ci allaient se soumettre à l’autorité incarnée par sa blouse de chercheur avant de réaliser qu’ils effectuaient une tâche absurde et de se barrer…

Personne n’a fait la hola à mes propos, mais je m’y attendais, le deuil de l’hallucination du sens étant nettement plus cruel que celui du mandala.

Je suis convaincue que la vraie question est moins « le mandala est-il initiatique ? » que « pourquoi veut-on à tout prix que toute pratique ésotérique culmine dans la réflexion philosophique ? ». Cette sur-symbolisation est un tic admis à tel point qu’on oublie d’en questionner le rôle qui pourrait bien être de compensation : les pratiques ne se suffisant apparemment pas à elles-mêmes, on se sentirait systématiquement obligé de leur offrir la pluvalue du « sens ».

Or, la « dépense d’énergie » pour ainsi dire « gratuite » est un classique de la Magie ainsi que de nombreuses pratiques dites spirituelles. Je ne doute pas que cette torture du mandala en participe. Pourquoi effacer le mandala ? Eh bien, parce que c’est efficace d’un certain point de vue, l’énergie investie dans la construction pouvant être conduite ailleurs. Et, en ce qui me concerne, cette efficacité technique me suffit. Elle me suffit d’autant plus que l’autre parti-pris, le « philosophique », a tendance à lui faire écran.

La noyade dans l’abstraction donne en effet une impression de résolution du problème à moindre coût. Une fois qu’on a glosé sur le contenu hautement philosophico-initiatique de tel symbole, qu’on s’est bien tripoté le fleuve, on n’est guère plus avancé, mais on se sent nettement plus spirituel. Le trompe-l’œil du sens économise un travail sur soi qui pourrait se révéler plus périlleux qu’une longue discussion, le coude sur le comptoir du bar, sur l’impermanence de toute chose.

Trompe l’oeil, Melmothia, 2009.

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