Helen & les Guéridons

Le 31 mars 1944, la cour anglaise prononce la dernière condamnation pour sorcellerie assortie d’une peine de prison ferme. Contre toute attente, ce n’est pas une jeteuse de sort, empoisonneuse de bétail et trafiquante de dagydes, qui est envoyée derrière les barreaux, mais une médium spirite du nom d’Helen Duncan à qui l’on reproche tour à tour d’empêcher les morts de dormir et d’avoir recours à la fraude.

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Helen Duncan née Macfarlane, 1931.

De son nom de jeune fille McFarlane, Helen née à Perthshire (Écosse) en 1897, passe son enfance à Callender dans le nord de l’Angleterre. Si l’on en croit ses fans, elle montre très jeune des dispositions médiumniques, allant jusqu’à prédire l’invention du tank. Cependant, ce n’est encore pas ce qui la préoccupe en 1918. Ce qui lui fait souci, c’est son ventre qui s’arrondit drôlement pour une jeune célibataire. Pour sauver la face, elle s’enfuit de Callander et va s’installer à Dundee où elle épouse un ébéniste invalide, Henry Duncan qui lui donne de quoi s’occuper durant les années à venir, à savoir cinq enfants de plus – comme quoi, Helen Duncan n’est pas uniquement une stakhanoviste de la production d’ectoplasmes.

Entre deux accouchements, Helen trouve le temps de se rendre à des séances de spiritisme où ses dons sont remarqués. Elle devient rapidement célèbre en tant que clairvoyante et médium à effets physiques, spécialité qui consiste à vomir de la bouillie vaporeuse.

Composé à l’aide du grec ektos, « au-dehors, à l’extérieur », et plasma, « ouvrage façonné », le terme « ectoplasme » désigne, selon les sciences occultes une émanation immatérielle et cependant visible produite par un médium en état de transe :

« Les caractéristiques de l’ectoplasme et ses propriétés sont on ne peut plus variées. Il s’agit dans certains cas d’une vapeur légère et luminescente qui se dégage du corps du médium ; dans d’autres, d’une masse fluide ; dans d’autres encore, d’un amas de fils, d’un filet, d’une gaze ou d’une sorte de tissu. Tantôt gris, tantôt blanchâtre ou au contraire d’une blancheur éclatante, il est parfois lumineux ou bien présente quelques points luminescents à l’intérieur. Il redoute quoi qu’il en soit la lumière qui semble avoir la faculté de le désintégrer : les séances durant lesquelles on souhaite obtenir des effets de matérialisation doivent par conséquent se dérouler dans le noir ou avec un éclairage très faible diffusant de préférence une lumière rouge. Les formations ectoplasmiques peuvent se déplacer lentement ou rapidement, émaner d’une région du corps du médium, se mouvoir et disparaître en rentrant par là où elles sont sorties ou bien par un endroit différent. Elles ont généralement tendance à s’enfuir quand on fait mine de les toucher, mais se laissent aussi quelquefois effleurer, auquel cas elles s’avèrent presque toujours froides, visqueuses et moites » [1].

En Angleterre, la réputation d’Helen Duncan se répand comme une traînée d’ectoplasme, à tel que point que dès 1931, les scientifiques s’en mêlent, ses dons sont mis en doute, on lui demande de se soumettre à des expériences en laboratoire. Comme de coutume les conclusions sont partagées, les croyants croient et les sceptiques haussent les épaules.

Puis un beau jour de 1943, c’est le pompon ! Un marin se matérialise, une étiquette « HMS Barham » sur le chapeau et déclare : « Mon bateau a coulé ». L’information circule… Et c’est ennuyeux. Officiellement le Barham, un cuirassé de Sa Glorieuse Majesté, se porte comme un charme. En réalité, voilà déjà deux ans qu’il sert d’abri aux homards quelque part au large des côtes égyptiennes. Les familles des soldats n’ont pas été informées du contretemps et continuent à recevoir des cartes de vœux à Noël. L’état a sa raison que le cœur ne connaît pas. L’incident fâcheux a eu lieu le 25 novembre 1941 alors que le cuirassé faisait route en compagnie de deux autres navires le Queen Élisabeth et le Valiant. La flottille était censée couvrir un raid aérien contre un convoi italien, mais c’est un U-Boot allemand qui apparaît sur les radars. Surprise ! Le sous-marin ennemi tire trois torpilles qui font mouche et coulent le Barham. Exit le bateau et plus de la moitié de l’équipage – près de 400 soldats vont décorer les récifs.

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Le cuirassé HMS Barham. Image extraite du site Naval History.

Après le type venu chanter il était un petit navire à Helen Duncan le gouvernement fera la grimace et attendra encore plusieurs mois pour ébruiter la nouvelle de la fin tragique du Barham. Rien ne se passe cependant de désagréable pour la médium pendant trois ans. Jusqu’au 19 janvier 1944, des policiers font irruption dans son séjour alors qu’elle est occupée à régurgiter des morceaux de fantôme. Ils viennent l’arrêter pour « vagabondage ».

Oui, vous avez bien lu. À première vue, il peut paraître étrange d’appréhender quelqu’un pour vagabondage dans son salon, mais l’absurdité fait sens lorsque l’on sait que l’accusation de « vagrancy » est venue supplanter celle de sorcellerie en 1735.

Jusqu’au Witchcraft Act de 1735, la pratique de la sorcellerie était considérée comme un crime et donc punie de mort. Même si depuis 1604, on ne dresse plus de bûchers, c’est néanmoins la pendaison qui attend les coupables, la dernière victime s’est d’ailleurs balancée en rythme au bout d’une corde en 1712. Le Witchcraft Act (Décret sur la sorcellerie), ratifié sous Georges II, adoucit considérablement les choses. Plus de pendu, d’empalé, de flambé, mais le sorcier est condamné pour délit de vagabondage ou d’escroquerie. La peine prévue va de l’amende à l’emprisonnement.

Ce jour-là, les policiers sont obligés d’attendre que la médium ait terminé de cracher sa barbapapa occulte pour l’emmener. Les accusations contre Helen Duncan seront à géographie variable, se modifiant au gré de l’humeur des juges. On l’accuse d’ennuyer les morts, mais également d’escroquerie, notamment de recracher du beurre fondu en lieu et place d’ectoplasme. Selon ses adeptes, on lui en voudrait surtout d’être un peu trop douée. On craindrait, en hauts lieux, qu’entre deux éructations ectoplasmiques, elle crache la date et le lieu du débarquement. La médium se propose d’effectuer une démonstration en plein tribunal, mais les juges refusent. Le procès dure sept jours. De nombreux témoins défilent à la barre pour attester qu’elle n’est pas un escroc, mais leurs efforts sont vains. Elle est finalement déclarée coupable et condamnée à passer neuf mois derrière les barreaux.

En prison, elle reçoit une visite inattendue, celle de Winston Churchill, alors Premier ministre et sympathisant spirite. Le contenu de leur conversation demeure mystérieux, mais lors de sa réélection en 1951, sa première initiative sera d’abroger le Witchcraft Act. Trois ans plus tard, il fera en sorte que le Spiritisme soit reconnu comme une religion.

Entre temps, Helen Duncan sort de prison et, même si elle s’est juré de ne plus se recoller au spiritisme, elle reprend ses activités. Mais en 1956, alors qu’elle conduit une séance quelque part dans une demeure de Nottingham, une horde de policiers déboule dans le salon sous prétexte de confondre la fraude. La médium est alors en transe. Aucune supercherie n’est découverte et les bobbies repartent. Consécutivement au choc, des brûlures au second degré dans l’estomac sont diagnostiquées chez la médium qui est hospitalisée, mais décède peu de temps après.

L’histoire continue à susciter la polémique de nos jours, puisque les descendants d’Helen Duncan, officiellement dernière condamnée pour sorcellerie en Grande-Bretagne, ont réclamé pour le 50e anniversaire de sa mort (2006) sa réhabilitation officielle.

Helen & les Guéridons. Melmothia 2006.

Note

[1] Citation extraite du site Outre Vie.

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