Aleph d’Eden
Imprimer cet article
Par Melmothia
Sans doute parce que je vous aime bien et sûrement parce que je suis maso, j’ai le projet de pondre 22 articles correspondant aux 22 lettres hébraïques et illustrant chacun un aspect de la Kabbale. A quel rythme ? Eh bien, c’est comme chez le poissonnier, ça dépendra des arrivages.
Commençons par une mise au point. Pour le profane, le terme Kabbale évoque des images floues autant qu’erronées de magie noire, lorsqu’il n’est pas assimilé à son dérivé péjoratif cabale (complot).
Depuis récemment, grâce à une secte en vogue, on a confusément envie de le rapprocher de l’hébreu, mais ce n’est pas encore très clair. Et on ne peut même pas considérer ça comme un progrès dans la mesure où ce que son gourou, Philip Berg, a pompeusement intitulé Centre de la Kabbale n’est qu’un groupement sectaire de plus sur le marché de l’ésotérisme de bazar, et par conséquent une belle occasion de désordre supplémentaire dans l’esprit du grand public. Le grand maître précise d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire de connaître l’araméen ou l’hébreu pour payer sa cotisation annuelle : « Il n’est nul besoin de faire un effort ou de posséder un bagage intellectuel pour accéder à un savoir réputé quasi-inaccessible […] Il suffit, si l’on en croit les théoriciens du Centre, de « scanner » ce dernier, en fait de passer une main ou un oeil sur le texte pour que les bienfaits de son étude soient immédiatement dispensés ! » [1]. Tout ça pour dire que le premier qui me parle de Nolwenn se prend mon pied où je pense.
En réalité, la kabbale est globalement au judaïsme ce que le soufisme est à l’Islam, le versant ésotérique de la doctrine religieuse, susceptible selon ses adeptes de court-circuiter les chemins balisés pour conduire toujours plus près de toi mon Dieu. En d’autres termes c’est une voie mystique.
Prévoir quand même un GPS.
Précisément, la kabbale est une méthode d’interprétation du texte biblique, une façon, selon la formule d’Alexandrian, de faire émerger « une Bible cachée dans la Bible » [2]. Elle repose toute entière sur ce postulat : le mot contient une vérité relative à l’objet : Dans la plupart des langues, le lien entre le terme et l’objet qu’il désigne est un lien conventionnel. Ainsi on utilise en française le mot chat pour désigner ce que l’espagnol appelle gato, le russe cochka, et l’allemand kat, etc. On aurait très bien pu appeler nos félins, des « tables » et nos tables des « fleurs », la face du monde n’en aurait pas été changée. A contrario, l’hébreu, en tant que langue sacrée, est censé véhiculer une vérité sur les objets qu’il désigne.
Connaître le nom, c’est connaître l’essence de la chose et c’est avoir du pouvoir sur elle. De là, l’interdiction de prononcer le nom sacré YHVH, auquel on substitue à l’oral le terme Adonaï (seigneur).
Vous ne serez guère surpris d’apprendre que les origines géographiques et historiques de la kabbale sont sujettes à polémique. Scholem les situe à la fin du XIIe siècle dans la communauté juive de Narbonne, d’autres situent sa naissance à l’écriture du Sefer Yetsirah, un très court et très obscur traité où l’on trouve une présentation des dix sefiroth ainsi qu’une description du rôle des vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque dans la création du monde.
Si l’on peut discuter interminablement le rôle de la tradition orale, lui trouver des ancêtres et des précurseurs, il n’est guère possible de faire remonter la kabbale plus haut que le VIIème siècle, ce qui n’empêche pas ses adeptes de la rêver aussi ancienne que possible. A défaut de pouvoir convertir Cro-magnon, Genèse oblige, les enthousiastes de l’ancienneté se fixent aux premiers textes du Pentateuque. La kabbale aurait été livrée à Moïse par Dieu lui-même en même temps que les Tables de la loi et la Torah.
Alors, voilà la commande pour m’sieur Moïse… *fouille un carton, ressort quinze blocs de pierres *… Ça, c’est la Genèse… Et v’là pour les Tables de la loi… Ben, il est passé où m’sieur Moïse ?… Comment ça « argh ? »…
Faisons un saut jusqu’au XIIème siècle, car c’est là que les choses les plus intéressantes se passent. Voilà déjà un moment que la Provence est une terre d’asile pour les communautés juives de France et d’Espagne. Alors que les croisades battent leur plein, une certaine douceur de vivre règne dans ce petit coin de France. Sous le soleil du Languedoc, bercés par le crrr-crrr des cigales, les rabbins et leurs élèves se consacrent paisiblement à l’étude des textes sacrés et du Talmud au point que Narbonne est bientôt surnommée Ner binah (« lumière de l’intelligence » en hébreu). L’émulation intellectuelle se double d’un brassage culturel. Les idées et les influences pleuvent du nord comme du sud, des bords du Rhin comme de l’Espagne.
Le Sefer Yetsirah sous le bras et plein d’étoiles dans la tête, un certain Abraham de Posquières aidé dans la rédaction par son fils Isaac l’Aveugle (ça ne s’invente pas), signe au XIIème siècle, l’ouvrage souvent considéré comme fondateur de la Kabbale : le Sefer ha-Bahir, le livre de la Clarté, compilation de commentaires de versets bibliques, développant notamment le concept d’Aïn-Sof, l’océan illimité dont tout procède.
Si l’accueil est plutôt mitigé, la doctrine se heurtant aux traditionnalistes qui défendent leur propre steak, l’idée s’exporte bien puisqu’on la retrouve rapidement en Espagne. C’est dans ce pays que va s’écrire au XIIIème siècle le best seller de la Kabbale médiévale, le fameux Sefer ha Zohar ou « Livre de la Splendeur », se joignant ainsi au Sefer ha Bahir pour composer les bras et les jambes de cet enfant qui poussera enfin ses premiers ‘Ouins’ en hébreu sous le soleil du sud.
« Malheur à celui qui croit que la Torah ne contient que des récits communs et des paroles ordinaires […] Les anges envoyés sur la terre n’ont-ils pas pu prendre des vêtements humains, autrement ce monde n’aurait pas pu les recevoir ? Comment alors la Sainte Torah, laquelle est tout entière destinée à notre usage, pourrait-elle se passer de vêtements Eh bien ! les récits sont le vêtement… Il y a des hommes qui, lorsqu’ils voient un de leurs semblables bien vêtus, se contentent de cette vue et prennent le vêtement pour le corps. À plus forte raison ne recherchent-ils pas et n’apprécient-ils pas l’âme qui est encore supérieure au corps.
Il en est ainsi pour la loi divine : les récits constituent son vêtement, la morale qui en ressort est son corps, enfin le sens caché, mystérieux est son âme ». (Extrait du Sefer ha Zohar)
© Melmothia 2007
[1] Voir l’article de Catherine Garson « Détournement de kabbale, foi sonnante et trébuchante » sur le site Anti Scientologie.
[2] Le terme lui-même signifie à la fois « tradition » (en hébreu qabalah) et « reçu », les deux mots étant construits à partir de la racine commune qabel, « recevoir ». Il s’emploie dans une acception plutôt large jusqu’au XIVème où il va désigner désormais exclusivement la doctrine kabbalistique.

