L’île du Jour d’Avant, Umberto Eco

L'île du Jour d'Avant, Umberto EcoNous sommes en 1643 et à l’instar de l’ancêtre de Brice de Nice, le principal protagoniste de cette histoire, le gentilhomme Roberto de la Grive, planche sur des problèmes de radeau.

Il n’est ni menuisier, ni bimbo-surfer, juste naufragé sur un des débris de ce qui, jusqu’à cette tempête infernale, se nommait l’Amaryllis et lui servait de fier trois-mâts. Se servant de ses mains en guise de rames plutôt que de fers à repasser (ce qui nous ramène à la planche) comme l’aurait fait un cul-de-jatte, le voici tentant désespérément de rejoindre un autre navire ancré à quelques encablures de son frêle esquif. Ce second manowar, enlisé sur un banc de sable dans une lagune faisant face à une île et sur lequel il finit par apponter se nomme la Daphné.

L’ennui, et ce mot prendra tout son sens au fil de son interminable attente, c’est que le navire est inhabité, totalement dépourvu d’équipage. Il ne manque plus qu’un bruit de chaînes rouillées pour se croire sur le célèbre Hollandais Volant. Notre héros se lance alors dans une exploration minutieuse de l’épave et c’est tout juste si l’auteur, très à cheval sur les détails, ne nous énumère pas le nombre de clous figurant sur chaque planche. Les amateurs de galions, frégates et autres caravelles seront comblés par ce souci d’exactitude, les autres préféreront sans doute apprécier une vision de la marine plus orientée Village People en fredonnant In the navy. Après tout, pourquoi ne pas mélanger deux tendances puisqu’en relisant ce livre, j’ai également redécouvert Rime of the ancient mariner, le texte de Coleridge, la chanson d’Iron Maiden, les cris des voisins qui cette fois j’en suis convaincu, n’aiment pas le metal.

Mais ne nous enlisons pas en nous répandant en anecdotes aussi contemporaines que futiles puisque l’action elle, continue… enfin presque. La Daphné, Roberto en a rapidement fait le tour, à reculons, à cloche-pied, sans les mains, fans les dents et nous aussi. Phébus cogne dur, prévoyez un bob, Ricard si vous voulez, là où nous sommes échoués, personne ne viendra vous faire de remarque désobligeante. Du coup, Roberto de la Grive en oublie quelque peu ses préceptes de gentilhomme et se livre aux joies du naturisme tout en repensant à sa vie passée.

Nous apprenons à cette occasion qu’il s’est battu lors du siège de Casal pendant la guerre de 30 ans, qu’il s’y est également amouraché d’une rouquine napolitaine à la chevelure abondante en reflets et en poux. À la guerre comme à la guerre ma brave dame, je vous ressers une gueuse.

On nous révèle également que la présence de Roberto est due aussi à Mazarin, ce dernier lui ayant octroyé un double zéro devant son VII dans l’optique d’enquêter sur un savant britannique, le docteur Byrd, qui avait embarqué avec lui sur l’Amaryllis.

Les cales du bateau recèlent toutes sortent d’objets aussi baroques que l’époque qui le vit voir le jour, clepsydres en pagaille, certains recoins du navire ressemblent à s’y méprendre au service après-vente de Rolex. Une autre partie du bateau semble abriter l’équivalent d’une arche, là, pêle-mêle, foisonnent animaux et végétaux de toutes sortes en quantité moins radine que pour Noé. La bonne nouvelle, c’est que Roberto ne mourra pas de faim, ni de soif apparemment, puisque l’équipage semblait également vouer un culte à l’eau-de-vie.

Soudain, une nuit, là-bas sur le tillac, il perçoit des pas, ceux d’un bipède et dès lors, David Vincent lui murmure à l’oreille qu’il n’est pas seul, qu’un envahisseur a pris forme humaine. Cependant, malgré les horloges, Roberto a perdu la notion du temps et il lui est impossible d’établir si son mystérieux colocataire se nomme Vendredi ou Marcel. S’en suit alors une traque subtile au cours de laquelle il attrapera celui qui occupe le bateau le jour, alors que Roberto par peur ne se l’approprie que la nuit. Je ne vous en dirai pas plus car dès cet instant, l’ouvrage bascule définitivement du côté du chef-d’oeuvre et mes pauvres louanges parfois irrévérencieuses lui rendraient bien mal hommage.

Le quatrième de couverture titre « du Dumas revisité par Descartes », c’est bien succinct tant l’influence de grands auteurs perle au travers du travail d’Eco, pour ma part j’y ai aussi retrouvé le Horlà de Maupassant, lorsque Roberto, piqué par un poisson exotique, entame une phase de délire lors de laquelle il ira même jusqu’à occire en songe son frère Ferrante, revenu le hanter.

L’intrigue principale qui donne d’ailleurs au livre ce titre étonnant gravite autour d’une des grandes découvertes de cette époque, la maîtrise des longitudes. Jusqu’à ce jour, nombre de marins avaient débarqué sur de nouvelles terres regorgeant de trésors naturels incomparables, mais sans pouvoir y retourner, faute de pouvoir précisément se localiser sur l’axe Est-Ouest des méridiens. Ainsi, les îles Salomon en face desquelles a échoué Roberto, ont été signalées par Van Diemen puis par Abel Tasman mais ne furent réellement situées sur un planisphère que dans le courant du 18e. Tout le paradoxe du récit est que notre héros, sur son banc de sable est involontairement à cheval sur le 180e parallèle et par conséquent, ce qui se trouve à sa droite est aujourd’hui, ce qui se situe à sa gauche fait en revanche partie d’hier. Se risquera-t-il à gagner cette île mystérieuse, dont il peut s’émerveiller des richesses en l’admirant par le petit bout de la lorgnette ?

Si vous voulez le savoir, il ne vous reste qu’à vous mettre un bandana sur la tête, un sabre entre les dents et vous armer de dictionnaires français-latin-grec-allemand-espagnol-italien médiéval, ça reste malgré tout du Umberto Eco. Chacun y trouvera son compte, tant les aventuriers, les spagyristes que les romantiques, ces derniers ne pouvant rester insensibles aux pensées que Roberto aura pour sa dame. Donnez-moi le nom de l’abruti qui dit un jour « loin des yeux, loin du coeur » que je l’abonne à vie à Ecomagazine.

L’île du Jour d’Avant, Umberto Eco. Endemoniada 2008

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L'île du Jour d'Avant, Umberto Eco 02

L’île du Jour d’Avant, Umberto Eco. Éditions Livre de Poche, 1998.

Commentaires 1

  • Bien cher commmentateur,

    Votre texte évoque fort bien le livre de Umberto ECO , l’île du jour d’ avant,livre presque illisible en raison de ce que vous conseillez pour sa lecture: beaucoup de dictionnaires.
    Juste le contraire de mon propre style.
    P.ex. Qu’est ce que le trillac?

    G.Marcel Zimmermann

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