Lépreux Chevaliers

– Chef, je compte aussi les morceaux?

– Non, juste les survivants.

– Alors ça fait 17 tout pile.

Ce jour-là, Saint-Jean d’Acre, la dernière ville chrétienne, tombe aux mains des infidèles. On est en 1291. Après la bataille, on dénombre plus de 750 carpaccios et 17 rescapés qui fuient glorieusement par les latrines et se mettent à ramer très vite en direction de Chypre. Parmi eux, se trouvent des Templiers mais également des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, futur Ordre de Malte qui se sont faits guerriers à l’occasion des Croisades. Ceux-là sont sur place depuis le milieu du XIe siècle. Leur vocation initiale est de soigner les pèlerins. Dans ce but, un premier hospice a été créé dès 1080 à proximité du monastère Sainte-Marie-des-Latins. Car quoi de plus désagréable, en pleine extase mystique, que de devoir courir se soulager derrière le mur des lamentations frappé d’une attaque de tourista ? Ah, m’en parlez pas, Jérusalem en été, ma brave dame, un vrai chemin de croix ! Pour pallier ces désagréments, des moines marchands du port d’Amalfi en Italie ont inventé Jérusalem-Assistance, le premier centre de remise en forme béni par le pape. Grâce à eux, les braves touristes hiérosolymitains rétablis peuvent retourner laisser des traces de doigts gras sur le mur du Temple et jeter leur canettes de limonadum n’importe où.

L’affaire tourne bien, surtout depuis la campagne publicitaire lancée par le Vatican en 1095, les pélerins affluent, les maladies aussi. Au point qu’en 1099, Godefroy de Bouillon vient mettre un peu d’ordre là dedans, les religieux d’un côté, les soignants de l’autre. Avec l’aval du pape Pascal II, il rebaptise l’entreprise: Ordre de Saint-Jean Baptiste. Et tandis que nos Hospitaliers soignent les pélerins frappés d’indigestion de galettes de sarrasins, leurs collègues Lazaristes se spécialisent dans la lèpre :

On the Rhodes again

En 1310, après la défaite amère de Saint Jean d’Acre (voilà, ça s’est fait) et un court séjour sur l’île de Chypre, Fra’ Foulques de Villaret encourage ses troupes à se dévouer pour faire barrage humain contre les turcs.

– L’ennemi rôde. D’ailleurs vous y allez.

– C’est joli ?

– Ah ouais, ça c’est très joli. De la verdure. Vue mer imprenable. Enfin ça, ça dépend surtout de vous.

Une flotte est construite destinée à prendre l’île et à la garder. Rhodes est alors sous domination byzantine mais rien ne va plus dans cette partie du monde. Les chevaliers piquent donc l’île à leurs plus ou moins alliés, fortifient la ville, construisent dans la partie basse, le palais du grand maître et installent des résidences pour les collègues de passage venus casser du musulman. Puis fidèle à sa vocation, l’Ordre construit des hôpitaux, des établissements réputés exemplaires : confort, hygiène, lits individuels, médecine mâtinée de traditions arabe et juive, cultures nettement en avance sur l’occident en matière de connaissance du corps humain. L’emploi du temps des chevaliers se partage entre soins médicaux et lutte contre les infidèles. On panse des plaies le matin et on castagne le soir. Les Grands Maîtres eux-mêmes mettent la main à la pâte et à la croûte, ce qui coûtera la vie à Roger des Pins, victime de la peste en 1363.

En 1312, nos frères Hospitaliers héritent des biens des Templiers passés au barbecue. Du coup, les religieux s’installent plus à l’aise dans leurs braies. Au point qu’on s’ennuirait presque sur l’île si les turcs ne venaient pas s’essuyer de temps en temps les pieds sur les rochers. Pour s’occuper, ceux qu’on commence à appeler « de Rhodes » se reconvertissent dans la piraterie grâce à la flotte maritime imposante construite pour prendre l’île et la défendre ; parfois, ça dérape et les voilà qui coulent un bateau chrétien… Qu’à cela ne tienne, on dira trois pater supplémentaires avant de se coucher. L’ordre est devenu trop puissant pour être critiqué et depuis peu, les grands maîtres se sont mis à battre monnaie à leur effigie. Le coup de la vue mer imprenable marche donc un temps. Mais en 1523, Soliman le Magnifique, après six mois de siège, a raison des EX-Hospitaliers de Jérusalem, EX-Saint Jean-Baptiste, récemment de Rhodes et, prochainement de Malte… Les voilà une nouvelle fois repartis sur les flots. Avant d’atteindre l’île dont ils prendront le nom, nos gars du clergé et de la marine s’offrent une errance de près de sept ans à tourner en rond sur la méditerranée. L’histoire ne dit pas s’ils avaient perdu une rame.

Lépante est rude mais le cœur y est

En 1530, le grand maître, Villiers de L’Isle-Adam qui en a marre de ramer, demande au pape Clément VII un nouveau lieu de résidence pour l’ordre ; Charles Quint leur offre l’île de Malte à la condition qu’ils la défendent. La chanson est connue. Et lorsque les inévitables turcs viennent frapper à leur île, cette fois-ci nos chevaliers ont le dessus. Heureusement, parce qu’à ce rythme là, ils auraient fini à Porquerolles.

Sous le règne de Jean Parisot de La Valette, l’ordre résiste donc au Grand Siège de 1565. L’année suivante, La Valette, capitale de l’archipel, est fondée. Les victoires s’enchaînent, notamment à Lépante (1571) où la flotte chrétienne de la Sainte Ligue (Espagne, Venise, Saint-Siège et chevaliers de Malte) met en déroute la flotte turque d’Ali Pacha (1).

Nouveau petit problème en 1798, lorsque Bonaparte, en route pour l’Egypte, fait main basse en passant sur l’île et les biens des chevaliers. Il les laisse néanmoins habiter leur bout de terre. Les anglais, moins charitables, les rejetteront à la mer en 1802.

– Chef, faut encore ramer?

– Tais-toi et… Non, rien.

L’ordre est transféré à Trieste, puis à Rome en 1834, où se trouve toujours son siège. En 1998, le gouvernement maltais autorise les chevaliers à reprendre possession du fort Saint-Ange de La Valette, mais il faut dire que, retournés à sa première vocation, ils avaient entre temps rangé leurs épées pour se consacrer uniquement aux soins.

Melmothia 2007

[1] Article « Les chevaliers de Malte », sur le site L’aménagement linguistique dans le monde.

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