Le son du corps au fond des bois…
Les deux premiers jours , le ciel n’a pas été clément. Il a plu sans discontinuer depuis votre arrivée jusqu’à ce midi où le soleil a daigné montrer le bout de son nez. Après quelques courses à la supérette, vous avez tourné un moment avec le 4/4 puis vous avez trouvé ce coin de nature préservé. Au nord, on voit un bout de montagne, et là haut, où les pics font tac-tac-tac, le soleil dessine des étoiles dorées entre les feuilles.
Mauricette a déjà rangé la table du pique-nique. Elle se promène en chantonnant à la recherche d’un fourré pour déposer le sac poubelle. Vous faites un petit tour dans la clairière, en vous tâtant pour une sieste digestive, lorsqu’un craquement vous fait sursauter. Avant de partir pour Vouziers (un cadre ma-gni-fique à deux heures de Paris) vous vous êtes assurés qu’aucun tatzlewûrm n’avait été aperçu dans la région. La fille de l’Agence vous a juré que oh mon dieu jamais ! Hors de question. D’ailleurs, le climat ne leur conviendrait pas du tout.
Un nouveau craquement. Plus fort.
Et puis un mugissement, semblable au son d’une corne de brume. C’est bizarre, avec tous ces arbres, on dirait presque que le son vient d’en haut.
— Chérie, je crois qu’il y a une chasse à cour dans le sect…
En France, au moyen âge, on l’appelle la Mesnie Hellequin. Si mesnie est un mot d’ancien français qui signifie « famille, maisonnée », le terme Hellequin, lui, donne toujours du fil à retordre au historiens qui lui ont collé toutes les filiations probables et improbables, de Charles Quint au comte Hernequin ou à Erlenkoenig, le roi des aunes. Par la suite, la chasse fantôme prendra beaucoup d’autres noms, quasiment un par région: Chasse gallerie, Grande chasse Chasse Arthur, Mesnie Furieuse, Hoste d’Hellequin, Chasse Macchabée, Chasse briguet, etc.
La cohorte des chasseurs maudits traverse le ciel en faisant un vacarme de fanfare. Elle dérange les arbres et les animaux, massacre les humains et s’en va avec leur âme sous le bras. Traditionnellement, elle est pilotée par ce fameux Hellequin ou par le damné local, noble ayant étranglé son épouse pendant la nuit de noce, seigneur ayant occis ses vassaux ou coupé en tranches quelque pélerin. Parfois, c’est le diable lui-même qui conduit les troupes. Ces âmes, que le christiannisme envoie au purgatoire ou en enfer sont condamnées à errer ainsi jusqu’au jugement dernier en quête d’innocents à trucider et convertir à la sarabande.
Mais pourquoi gambadent-ils ainsi dans les cieux plutôt que de rôtir en Enfer ? Eh bien toute la question est là. Si l’on en croît Bertrand Hell, c’est la faute du sang noir, ce sang trop chaud, trop ‘riche’ et trop près des viscères, poison pour l’âme. A l’opposé de la viande «propre», sans trop d’hémoglobine, cuite et accompagnée de petits haricots sautés au beurre, le sang noir, à la fois fluide réel & métaphore du goût pour la chasse, peut provoquer une ivresse irréversible, ‘ensauvager’ l’homme qui le goûte.
Car dans le christianisme comme dans l’Antiquité on peut pêcher par ‘hybris’, c’est à dire par excès, emporté par ses passions, comme ce chasseur maudit pour avoir oser traquer la galinette cendrée un dimanche (– Ah tu aimes la chasse? Ben tu vas voir ! Et zou ! dans la Mesnie). Pour le sauver de son vivant, on aurait dû appeler Saint Hubert, mais le saint ne devait pas être disponible… Dans les rangs de la Chasse Sauvage, on trouve donc des chasseurs damnés pour avoir trop aimé aimé le sang, puis par assimilation des criminels, des luxurieux et toute une ribambelle de pauvres hères ayant transgressé un interdit, de préférence en forêt. Les historiens ne précisent pas hélas si ça concerne les crétins de touristes qui jettent leurs papiers gras n’importe où, mais je pense prochainement enrichir la légende (la tête séparée du corps, vous dites ? Oh, ben ça doit être Hellequin alors…).
Voilà pour la version chrétienne qui emprunte évidemment à des traditions païennes plus vieilles qu’elle, notamment aux légendes germaniques. Là-bas, c’est Odin qui conduit les festivités. Les frères Grimm populariseront cette chasse sous le nom de Wutendes Heer (l’Armée Furieuse). Accompagnée d’une meute de chiens hurlants & composée de « Berserkr » et d’« Ulfhednar », la troupe d’Odin traverse les forêts certaines nuits de pleine lune, récupérant les âmes des guerriers & occasionnant le même type de ravages que sa dérivée, la Mesnie Hellequin.
Le terme Hellequin connaîtra une fortune inattendue à la renaissance. Tandis que la France oublie jusqu’au sens même du terme à partir du XIVe, voilà notre damné qui se transporte en Italie pour nous revenir deux siècle plus tard sous le masque de l’Arlequin de la Commedia dell’ Arte.
C’est d’abord à Dante qu’on doit cette métamorphose, parmi une longue liste de démon dans son Enfer, il introduit un certain Alichino. Le personnage est ensuite récupéré par d’autres auteurs qui le cuisinent à leur propre sauce, ou plutôt qui le « farcissent ».
A la fin du XVIeme, on le retrouve ainsi « dans les Scenari de Flaminio Scala, où, en compagnie de Pedrolino (Pierrot), il tient l’emploi des Zanni (valets de comédie). A côté des Zanni nous voyons aussi figurer Pantalone et le capitaine Spavento ; chacun de ces personnages a déjà le costume, le langage et le caractère qu’il conservera durant tout le XVIIe siècle. Arlecchino, valet sot et peureux, porte le masque comme la plupart des types de la Commedia dell’Arte; son costume, composé de loques) de toute nature, de toute couleur et de toute dimension, cousues entre elles sans ordre, n’a pas encore la régularité de bigarrures que nous lui connaissons aujourd’hui; ce n’est encore que le vêtement d’un misérable paysan bergamasque, dont on tourne en ridicule le langage et la balourdise » [1].
Récupéré et transformé par la farce italienne, le diabolique Hellequin, maître de la chasse fantôme ne conservera un temps de son passé de damné qu’une corne pointant au dessus du masque noir, trahissant pour qui sait regarder son origine diabolique.

Arlequin, Maurice Sand, 1860
Image extraite du site Answers.com.
… Maintenant que vous savez d’où venait ce craquement et pourquoi le cor a sonné à l’heure de votre sieste, la difficulté va être d’expliquer aux urgences de l’hôpital que vous avez été piétiné par une venaison fantôme.
© Melmothia, 2007
Sources
(1) « La Mesnie Hellequin », G. Renaud, sur le site Imago Mundi.
Bertrand Hell, Le Sang Noir, chasse et mythe du sauvage en Europe, Flammarion, 2001
Illustration : Harlequin, Jules Cheret, 1896-1900. Domaine Public.












