Liberté sur parole

La magie a échoué là où la science a réussi, c’est-à-dire en revendiquant son indépendance par rapport à la métaphysique. Il est vrai que l’émancipation ne s’est pas faite en un jour ; il a fallu longtemps pour que l’Église dégringole de sa chaire et qu’un savoir indépendant puisse se constituer. Mais finalement, Kant et quelques autres ont décrété que la voie des cieux étant impénétrable, il valait mieux s’occuper des phénomènes physiques ici et maintenant que de spéculer sur l’au-delà. La conséquence en a été qu’au lieu d’utiliser les saints dogmes comme un filtre pour décrypter le réel, on pouvait désormais regarder les phénomènes dans les yeux.

Aujourd’hui, ceux qui rêvent de jeter Darwin au vide-ordure sont montrés du doigt comme de dangereux faussaires de la pensée. Hors de question qu’on retourne en arrière, qu’on abdique ce qu’on considère à juste titre comme un progrès… Mais pourquoi d’ailleurs ? La plupart des gens répondront parce que c’est faux. Ce qui n’est en rien une explication suffisante, car quand bien même la science aurait mis en évidence une séparation originelle des espèces, le créationnisme n’aurait aucune légitimité. La divergence entre méthode scientifique et dogmatisme n’est pas une question de résultats, mais de méthode : le dogme impose une vérité a priori, que celle-ci soit raccord ou pas avec le réel, n’est pas son problème ; si ça colle, tant mieux, sinon on s’arrange pour que ça colle quand même, quitte à allumer des bûchers pour les râleurs. La science est censée suivre le chemin inverse, partir du monde pour en tirer des lois. Nous sommes d’accord que ce n’est pas toujours le cas, mais c’est néanmoins la branche sur laquelle elle est assise.

Et pendant que monsieur dogme et madame science divorçaient, l’un partant avec la terre, l’autre avec le ciel sous le bras, la magie se refusait à prendre parti, persuadée – sans doute à juste titre – qu’elle risquait de perdre l’un et l’autre dans la bataille. Il s’ensuivit une double aberration. D’un côté, la prétention de certaines disciplines comme l’astrologie à être « scientifiques ». De l’autre, l’impossibilité de faire deux pas dans la magie sans marcher sur des plumes d’anges ou sur un dieu antique. C’est qu’on ne conçoit pas la magie en dehors de la métaphysique. Pas de solution de continuité, entre les boules de cristal, les athamés, les pendules ; tout ça se tient la main en une grande farandole chantante qui monte jusqu’aux cieux.

C’est bien sûr un réflexe humain que de faire brûler des cierges ou des hérétiques, lorsque le réel se comporte de façon étrange ; mais ce n’est pas un réflexe très glorieux. Un meuble qui bouge tout seul ? Sûrement un spectre ou un démon. Une prédiction qui s’avère ? Madame, vous avez un don, vous êtes bénie du ciel. Et quoi d’autre ? L’intervention de Poséidon le jour où vous vous êtes foulé la cheville en sortant de la piscine ? Le sida comme châtiment divin ? Ou simplement sortir indemnes d’un accident et courir remercier Dieu de vous avoir sauvés ? Comme si les pèlerins restés sur le carreau étaient moins méritants ou moins couvés par la divinité de service.

Il est vrai que démêler l’obscurantisme ou la superstition de la mystique est une tâche ingrate. Alors, voilà comment on fait généralement et qui explique l’opprobre jeté sur les créationnistes : est considérée comme « véritable » mystique, celle qui sait rester à sa place, et comme obscurantisme, les croyances qui viennent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Le critère est certes discutable, et sans doute qu’il faut une certaine dose de schizophrénie pour être croyant le dimanche ou le jour de la saint Balder versus laborantin le lundi avec comme pré requis obligatoire que Dieu n’a rien à faire de la loi de la gravité et de la vitesse de la lumière. Mais bon, c’est le seul critère que nous ayons, et à présent que science et religion ont divorcé, on ne pourrait que présager le pire de la réconciliation. Le retour des bûchers et tutti quanti. C’est donc ce principe de « domaines réservés » qui permet d’écarter l’intervention de Poséidon dans les piscines. Non qu’il soit interdit d’y croire. Mais c’est dangereux.

Ce qui n’empêche pas la magie, confortablement installée sur l’ésotérisme et les traditions, de vivre une langoureuse et interminable étreinte avec les dogmes. Et si les créationnistes n’ont aucune chance de gagner la bataille contre la très puissante Science, en magie, n’importe qui peut faire valoir « sa » vérité définitive et cosmique au nom de la tolérance.

Parmi les enfants monstrueux nés de cette union, on trouve le mythe du maître pourvoyeur de sagesse, la sacralité antédiluvienne des gadgets ésotériques, tarots, runes ou talismans, la fameuse « vraie » tradition dont personne n’a jamais vu le nez, toutes les dérives idéologiques engendrées par les paradis perdus, les continents repartis, revenus, engloutis ou à venir. En bref, toute cette quincaillerie de l’occulte qui veut nous faire croire que les cieux ont quelque chose à voir avec le fait d’arriver à soigner par magnétisme, voir l’avenir ou réussir un rituel.

Mais peut-être que cette quincaillerie, même bancale, a raison dans le fond, me direz-vous. Peut-être que tout ça relève du « céleste ». Et il est vrai que l’on toujours peut faire comme John Dee et se toucher le miroir jusqu’à y voir des anges. Et pourquoi pas. Après tout, ce sont possiblement des anges qui lui ont inspiré l’énochien. Ou peut-être était-ce des Atlantes. Ou des martiens. Ou des djinns. Et peut-être que c’est Poséidon qui vous a fait glisser sur le bord de la piscine. Et peut-être que Dieu ou Marduk a créé le monde.

Chacun croit ce qu’il veut, mais seulement une fois qu’il a quitté sa blouse de laborantin. Ce à quoi j’aimerais ajouter « ou son habit cérémoniel ». Car bien entendu le sujet de ce billet d’humeur, est d’évaluer la séparation possible entre la magie et les dogmes religieux.

La seule doctrine qui, à ma connaissance, a tenté le divorce est la Chaos Magick. En postulant que la foi était un moyen plutôt qu’une fin et en rejetant les systèmes traditionnels comme d’inutiles sacs à dogmes, la Chaos s’est offert le luxe kantien de séparer le blanc du jaune. Concrètement, cela signifie qu’un praticien de cette magie se fout royalement de savoir si quelque est « vrai » au sens absolu du terme, la seule question qui le travaille sera : « est-ce que ça marche ? », éventuellement corrélé à « comment ça marche ? ». Le reste échoit aux prêtres, aux druides, aux imams et plus généralement à toute instance prétendant avoir une ligne directe avec le divin.

Évidemment, le château de cartes est fragile, car la magie passe son temps à brasser du « sacré » ou prétendu tel. C’est même son matériau de base. Il faut donc ajouter quelques points de colle comme le renversement de la foi en moyen, et des effets de fumigènes comme la théorie des égrégores, pour faire tenir l’échafaudage ; mais en bout de course, il n’est pas plus bancal que le reste ; en tout cas guère plus que l’auto contemplation de ses testicules par Crowley ou le recyclage talismanique d’un vaste foutoir interculturel par Agrippa.

Et, à regarder notre paysage d’en haut, il y a, de toute façon, de grandes chances que la belle révélation transcendantale soit définitivement remise aux calendes grecques. Quiconque se donne la peine de remonter la piste des traditions se retrouve à peler un oignon. Une fois qu’on a tout bien nettoyé, il n’y a plus rien, sinon des outils historiquement datés, nés de la fantaisie de quelque hurluberlu plus ou moins inspiré. Quelques paillettes de sacré certes, mais bien plus souvent de l’ersatz de sacré, reconstitué façon bois aggloméré, patiné artificiellement, ou en poudre à réhydrater.

Cependant, tout le monde s’y accroche. Rien de tel pour provoquer l’agacement de l’auditeur que de rappeler que nos systèmes de croyances font décidément un peu toc. Mieux vaut donc éviter de dire que les wiccans se réclament d’une très ancienne tradition qui date d’il y a au moins 50 ans, que les néo-païens sont nostalgiques de sociétés qui n’ont jamais existé, qu’on ignore absolument tout du druidisme, que Crowley a tout piqué à la Golden Dawn dont les membres n’ont fait que recopier les délires d’Agrippa qui lui-même pompait Reuchlin, qui n’en avait rien à foutre de la magie. Il ne faut pas dire non plus que nos néo-sorciers tombés de la dernière pluie n’ont pas peur d’inscrire des noms d’anges dans leurs talismans et de brailler bien fort leur « atah guibor leolam Adonaï », tout en disant adorer Zeus ou Odin. Il ne faut pas non plus rappeler que l’Inde éternelle et l’Orient brumeux abritent 99% d’abrutis comme toutes les autres régions du monde. Et pour finir, il faut éviter de dire que non, la nature n’est pas notre môman à tous.

Or, c’est bien ennuyeux de ne pouvoir toucher à nos belles reliques en plastique made in Taiwan sans déclencher l’ire des praticiens. Car à la fois cause et conséquence de cette résistance, à force de tartiner du mystique partout, on en arrive à confondre « la fin » et « les moyens ». Comme ce billet d’humeur est resté jusqu’ici très abstrait, je vais prendre un exemple qui fera sourire mon amie Yureru si elle jamais elle passe par là. Une pratique quasi universelle, en magie comme dans les spiritualités, consiste à bloquer la pensée discursive pour laisser parler « autre chose ». Peu importe la façon dont les différentes traditions définissent cette « autre chose » et ce qu’elles en font. Toujours est-il qu’il suffit de pratiquer un tant soit peu le yoga, la méditation, le chamanisme ou la magie, pour comprendre que cet arrêt momentané de la pensée est le moyen d’atteindre un état de conscience particulier permettant lui-même telle et telle chose (par exemple la voyance ou la projection de la volonté magique), et non un but en soi. Or il ne se passe pas une semaine sans qu’un quidam la bouche en cœur ne décrète que la non-pensée, c’est bien mangez-en. Pourquoi ? Parce que c’est bien. Et d’ailleurs l’intellect, c’est mal (fut un temps où c’était le corps). Et puis dans le non-moi de la toute fusion cosmique, on doit pouvoir fumer du Nirvana à gogo. Donc c’est chouette (et pas du tout régressif comme fantasme). Et puis aussi, c’est marqué quelque part dans le bouddhisme. Sans oublier que l’ego, c’est presque aussi mal que l’intellect. Ça aussi, c’est écrit quelque part. Faisons donc de la « non-pensée » un principe éthique.

Les mécompréhensions de ce genre sont hélas légions dans nos domaines ; elles reviennent à aduler la poêle à frire plutôt que d’y faire cuire ses crêpes.

Voilà sans doute la raison pour laquelle je sympathise avec la Chaos : j’aime bien les crêpes. À rebours de Pascal qui pariait sur la foi, je préfère donc parier sur une magie divorcée des dogmes et des religions. C’est une position bien imparfaite, mais qui restera toujours un beau pari dans lequel plutôt qu’une éternité dont je laisse l’estimation à la métaphysique, nous pouvons gagner l’efficacité et la liberté.

Liberté sur parole. Melmothia 2009

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