Des fèves

« On reconnaît le pythagoricien à quelques signes : il se lave d’abord le pied gauche, il chausse en premier le pied droit, il ne se ronge pas les ongles près d’un sacrifice, il plante de la mauve, mais il n’en consomme pas, il évite le fou rire, et surtout il s’abstient de manger, et même de toucher des fèves.

Il y a là une énigme, et ceux qui sont de la secte préféreront se couper la langue avec les dents et vous la cracher au visage, plutôt que de vous en donner la clé. D’autres, qui ne sont pas initiés, tenteront de la résoudre. Selon eux, en interdisant à ses disciples la consommation de fèves, Pythagore voulait les détourner de la politique. En effet, dans certaines villes, on se servait de fèves pour l’élection des magistrats, et ce tirage au sort présentait un risque : celui de confier à des incompétents des responsabilités politiques.

Certains évoquent d’autres dangers : l’abus du sexe notamment, qu’ils expliquent par la ressemblance des fèves avec les testicules. Ou bien ils écoutent Cicéron parlant de la divination, disant qu’il faut s’abstenir de manger des fèves, car elles sont indigestes, échauffent le sang et empêchent les rêves divinatoires.

Comme je ne suis pas membre de la secte, je traverse un champ de fèves sans transgresser un interdit. Je veille seulement à ne pas abîmer la merveille avec mes gros sabots, à ne pas tuer dans l’œuf le miracle qui se prépare, la résurrection qui aura lieu, normalement, à Pâques. Car les fèves semées en novembre arrivent au marché, sur nos tables, dans nos assiettes en avril. Elles se mangent à la croque au sel, comme les radis, ou les jeunes artichauts. Avec du beurre d’ici, bien sûr. Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche, et les mots.

La tradition plaçait une fève dans la bouche du mort. Pour la route. Pour le voyage qui conduisait de l’Égypte aux rives du silence. On lui apprenait en quelque sorte à se taire.

Aujourd’hui, la fève nous fait parler. Le mot sur le bout de la langue, rien n’empêche qu’il sorte. Ni tabou, ni le vin. Même s’il se trouve, dans nos régions et ailleurs, des types tellement soûls qu’ils ne peuvent pas dire ‘feuve’. »

Denis Montebello

Extrait de L’Actualité Poitou-Charentes, la revue de la création artistique et scientifique, numéro 44, avril 1999.

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